On pioche au rayon des célébrités une paire de récits autobiographiques signés par des Nicolas. En vue d’un exercice de littérature comparée. Bedos vs Demorand. Le premier publie La Soif de honte et choisit de mener son introspection à la deuxième personne, afin de « se confronter » et ne « rien mentir » (licence poétique). Le dispositif, censé produire de la distance, n’offre pourtant guère plus de recul qu’une perche à selfie. L’auteur promet du surplomb, mais se cadre essentiellement en contre-plongée : « Les éclats de rire du bébé, mêlés au chant d’un chardonneret, mariés aux murmures des vagues en contrebas, conféraient à la scène une dimension sacrée. » Et lorsqu’il commente sa vie sentimentale, on croirait entendre le phrasé emphatique et complaisant d’Étienne Dorsay (Jean Rochefort) dans Un éléphant ça trompe énormément : « Pendant six ans, tu as vécu avec cette femme une histoire d’amour magnifique et impossible. » Mais parfois la perche de l’ingénieur son traîne dans le champ, un bouton d’acné échappe à la maquilleuse ; on entrevoit alors un peu de la vérité du personnage et derrière le visage du beau gosse romantique, se dessine, comme en anamorphose, le profil du mufle. Lorsqu’il relate la soirée des Césars où Polanski fut récompensé et hué, il cite les noms de Florence Foresti ou de Vincent Cassel, mais ignore celui d’Aïssa Maïga, anonymisée en « actrice noire » s’exprimant « sur scène pour interpeller la salle sur le manque de représentativité du cinéma français ». Ou quand on l’informe qu’il est visé par une plainte pour agression sexuelle. Pauline, sa compagne, enceinte, ne se sent pas bien : « sa tête tourne ». Peut-être, mais il y a des priorités : elle soignera ses nausées après qu’elle aura annulé « le dîner prévu le soir même, ainsi que les vacances en Corse ». À l’époque, Bedos a braqué Bezos et Nicolas réalise une série pour Amazon. Il a engagé la future mère de sa fille pour tourner un documentaire sur les coulisses du chef-d’œuvre. Son travail consistait donc à filmer son fiancé en train de filmer. Hélas, la réputation du réalisateur écornée, la série fait un flop et le reportage de Pauline reste dans les cartons. Tout ça à cause du whisky. Car passé un demi-litre – petit joueur, le garçon bascule : « On l’a vu s’asseoir à la table d’inconnus, manger dans leur assiette (…) s’endormir à même le sol, sur le parvis de Notre-Dame. » Un état auquel l’autre Nicolas peut accéder sans le recours du malt (l’alcool au contraire le calme : « (…) la surchauffe est telle que je dois boire un verre de vin pour redescendre, parfois très tôt dans la journée »). Le présentateur de la matinale la plus écoutée de France confesse en effet, dès la première ligne d’Intérieur nuit, être « un malade mental ». Breaking news : la voix énergique et déterminée qui guide et cadence les matinées de millions de Français – il vient de lancer la chronique économique de Dominique Seux, il est vraiment temps de sortir de la salle de bains – résulte d’une transe. Notre carillon national est fêlé. Derrière son micro, l’animateur oscille en son for entre une joie brûlante et un chagrin insondable : « Ce qui me définit aujourd’hui, c’est d’être divisé, habité par deux personnes antagonistes qui s’ignorent et ne dialoguent pas, mais dont le frottement peut susciter une explosion psychique. » Les phases maniaques du journaliste se caractérisent par des achats compulsifs sur Internet (parapluies, dés à coudre) où il claque un pognon de dingue.
Bedos témoigne lui aussi dans son livre de la maladie mentale. Dans sa version douce lorsqu’il raconte son père atteint d’Alzheimer qui fugue dans Paris et que l’on récupère à l’Olympia. Dans sa version plus dure, lorsqu’il évoque sa demi-sœur schizophrène qui rentre d’un séjour en Afrique avec la conviction qu’elle est noire et parle en « parodiant un sketch de Michel Leeb parodiant les Africains ». Comme c’est l’époque où Guy milite en faveur de SOS Racisme, les psys suggèrent que c’est un moyen pour la jeune fille d’attirer son attention. Demorand, dont l’errance médicale a duré plus d’une dizaine d’années, les traiterait de paresseux.
Pour un baiser dans le cou et une main plaquée sur l’entrejambe, Nicolas Bedos a été condamné à un an de prison dont six mois sous bracelet électronique. Au XXIe siècle, le pilori se chausse. La juge a évoqué une « sanction pédagogique », mais on pouvait trouver mieux : l’obligation de tenir une chronique féministe dans la matinale de Demorand aurait marqué un vrai chemin vers la réparation et la rédemption. Et entre les deux hommes, qui sait, le début d’une folle complicité.
En grande surface Histoires de ouf
juin 2025 | Le Matricule des Anges n°264
| par
Pierre Mondot
Histoires de ouf
Par
Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°264
, juin 2025.
