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En grande surface Un beauf idéal

avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262 | par Pierre Mondot

Mis sous pression par les progrès de l’intelligence artificielle, le chroniqueur se trouve contraint d’affiner ses enquêtes : en plus de Tout le monde aime Clara, il dépose au fond du chariot deux autres volumes de l’étagère Foenkinos, Le Potentiel érotique de ma femme (2004) et La Délicatesse (2009). Commence par le plus ancien. Le titre, original et intrigant il y a vingt ans, semble suspect aujourd’hui. Davantage encore, depuis l’affaire Mazan. Pourtant rien à voir, il s’agit d’un récit loufoque (funky ?) et joyeusement digressif, dont le personnage principal, Hector Balanchine, collectionne les collections. Rien à voir ? On a écrit trop vite. Notre héros tombe amoureux de Brigitte, laquelle possède le don de le rendre littéralement raide dingue en nettoyant les vitres. Le fantasme exhale un léger relent patriarcal, mais passons. Quelle idée trouve alors Hector pour jouir ad libitum de cette source d’excitation ? Stupeur : filmer sa femme à son insu. À la fin, Brigitte accouche de triplés. Suivant. La Délicatesse présente une intrigue plus resserrée. La fantaisie se déporte sur la forme : les chapitres sont entrecoupés de fragments hétéroclites et humoristiques, à la manière de notes de bas de page surclassées (« les résultats de ligue 1 le soir où Charles comprit qu’il ne plairait jamais à Nathalie »). Mais de nouveau, mauvaise surprise pour le lecteur éveillé : la romance entre Markus et Nathalie, adaptée au cinéma, traduite et célébrée dans le monde entier, repose sur une agression sexuelle. Après l’avoir convoqué dans son bureau de façon arbitraire, la jeune cadre dynamique embrasse son employé sans son consentement. On a vu des artistes cancellés pour moins que ça.
Ces deux romans suivent un canevas identique : un garçon sans éclat que sa rencontre avec une fille alerte et vive soudain illumine. Tout le monde aime Clara débute où s’achevaient les précédents : Alexis Koskas, banquier terne, et Marie, pimpante scénariste, se séparent – elle a succombé à Franck et « son goût totalitaire du présent ». Le couple se retrouve lorsque Clara, leur unique enfant, tombe dans le coma après un accident de voiture. Dommage, parce qu’elle touchait à « une fin d’adolescence, non soumise à la mésestime de soi ». Mais pas de panique non plus, on est chez Foenkinos, les coins sont capitonnés et il reste deux cents pages. Le personnage doit son prénom à Clara et les chics types de Jacques Monnet, « un film qui ressemble à l’époque de son tournage : 1980. C’est une année de désinvolture sensuelle. » Fidèle aux engagements énoncés en début d’article, le chroniqueur visionne ce dernier dans l’espoir de saisir le sens de cette analyse historique. Las, si la désinvolture saute aux yeux, la sensualité demeure floue. Précisons que ce terme paraît recevoir dans la langue du romancier une acception assez large. Comme dans ce commentaire qui conclut les retrouvailles physiques d’Alexis et Marie : « À vrai dire, toute sensualité est aussi une consolation. »
Les personnages de Foenkinos évoluent dans un univers neutre et émoussé, où les décors – café, appartement, cimetière italien – se confondent. Ce sont les sentiments qui créent le paysage. Alexis et Marie se sont éloignés parce qu’« ils n’arpentaient plus le même territoire émotionnel ». L’idéal n’est plus la Tendresse, comme chez Scudéry, mais la Paix : « Il fallait du temps à Clara, le temps pour arpenter tous les chemins vers l’apaisement. » Au départ de Résilience, en prenant l’autoroute de la Bienveillance, on nous annonce un trafic fluide.
Quand elle ouvre les yeux, Clara s’est transformée : « Son expérience de la proximité avec la mort la soumettait à la dictature de la sensualité » – de la consolation, donc. Une analyse prolongée par sa neurologue : « Et toi, tu as plus que rencontré la mort (…) Tu l’as arpentée. » Elle se découvre un pouvoir de voyance. La suite ressemble à un scénario de Lelouch avec un peu partout de folles coïncidences, et, livré en contrebande, tout le barnum de la pensée magique : numérologie, réincarnation, télépathie, tarot, astrologie, anges.
L’ouvrage marque une rupture avec la tonalité des années 2000. La cocasserie a disparu. Si bien qu’un doute émerge : quand Marie refait sa vie avec un Indien nommé Viraj, ou que l’écrivain Éric Ruprez se réveille un matin « avec une pulsion de Kafka », on se demande si l’auteur est toujours sérieux.
Diversité et précarité de l’esthétique kitsch : les premiers romans possédaient le charme éphémère et scintillant des boules à neige. Le dernier opus fait l’effet d’un coussin poussiéreux brodé « Carpe Diem ». Ce qui nous divertissait désormais nous encombre.


Pierre Mondot

Un beauf idéal Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°262 , avril 2025.
LMDA papier n°262
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LMDA PDF n°262
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