La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Événement & Grand Fonds De l’impur

mars 2020 | Le Matricule des Anges n°211 | par Valérie Nigdélian

Roman initiatique ? Épopée ? Le premier roman de Pierre Chopinaud souffle son « verbe de feu et d’or » sur la guerre, la race et l’universel.

Enfant de perdition

Hors cadre, hors norme. Ou plutôt définissant les siens propres, ce par quoi s’impose l’évidence d’une œuvre. Il aura fallu quatre ans d’écriture, auxquels s’est ajoutée plus d’une année de révision du texte, pour amener le petit millier de pages produites aux quelque six cents que forme aujourd’hui ce massif premier roman. Enfant de perdition de Pierre Chopinaud est une sorte de monstre, à proprement parler une chimère – par nature hétérogène –, où s’entrecroisent l’intime et le collectif, l’histoire et la légende, le désir et le désastre. Au centre, le narrateur, et le récit-fil rouge d’une progressive sortie de l’innocence : une enfance près de Lyon à la fin du XXe siècle, au sein d’une petite-bourgeoisie paysanne, sur « une hauteur lumineuse et douce » au milieu des vignes et des vergers. Puis les amitiés canailles et délinquantes avec ceux de la vallée, en contrebas, dans les miasmes de la ville industrielle « où s’étaient agglomérées en s’affrontant depuis plus d’un siècle toutes les races subalternes du Royaume, de la République et de l’Europe » : figures d’une altérité crasseuse et menaçante, donc réprouvée – comme « le rebut, les araignées, l’ignorance, la difformité » –, les Omar, Naïma, Mourad, cette « universelle bâtardise », forment une petite horde de ragazzi pasoliniens – enfants sauvages, abandonnés, fugueurs et orphelins, recréant au fond des bois « un monde sans loi aucune ». C’est par eux, dans les relents nauséabonds d’une histoire coloniale non digérée, dans la mémoire enfouie des blessures de l’exil, que le narrateur viendra au monde. Une naissance en forme d’effondrement intérieur quand, au détour d’une violente crise existentielle, le ciel se révélera définitivement inhabité : ni Dieu, ni loi – sinon celle du sang –, ni morale, ni justice. Le chaos. Le chaos seulement, sur lequel plane, tel un masque atroce de la figure du Mal, la face spectrale d’Adolf Hitler.
« Infantia », « Pueritia », « Adolescentia » : les trois grandes parties qui structurent la narration ont peut-être vocation à lui opposer le paravent de leur dépliement chronologique, depuis l’infans confondu dans la gangue maternelle jusqu’au corps transformé, et guerrier, de l’homme en devenir. Comme s’en défend peut-être aussi ce récit en forme de boucle, dont l’origine et l’horizon se confondent : ouvert par le retour du narrateur après deux ans passés dans une Bosnie exsangue – comme le fit Chopinaud à 18 ans, parti en 1999 à Skopje pour y travailler dans une ONG venant en aide aux réfugiés roms –, le roman s’achève au moment même de son départ. Mais sous cette linéarité de surface, à la fois droite et cercle, travaillent d’autres lignes de force – temporelles, géographiques, pulsionnelles – qui viennent littéralement la faire imploser. Et qui emportent le lecteur dans une traversée de l’histoire, de l’Histoire, des histoires, au cours d’une plongée hallucinée dans les tréfonds de la mémoire, sur les traces de Mars et de Vénus.
Car à l’axe vertical du roman, depuis les exodes du siècle passé (dans lesquels on devine, bien sûr, ceux du siècle présent) jusqu’aux temps immémoriaux, c’est bien la guerre qui fait nœud. Et plus encore, au fil des balises noires qui la jalonnent (massacres, charniers, corps brûlés), la question centrale de la race. Supérieure ou humiliée, arc-boutée sur la défense d’une pureté fantasmatique, c’est d’elle que les terres sont arrachées, d’elle que les ventres sont violés. Il est sans fin, le récit du désastre. Il n’a pas de raison. Pas de pardon. Pas de lieu. Il est ici et maintenant, rejailli d’un quotidien délétère parmi ces « fils de harkis et progéniture de la guerre raciale », ces « enfants d’ennemis » jamais vraiment acceptés, jamais vraiment intégrés – tel Omar l’Algérien grandissant dans « le souvenir amer de l’instant où sa race avait été mutilée de sa terre, son père de son nom, sa mère de sa beauté », et préméditant « de la maison de ses maîtres (…) l’incendie ». Il est ici et maintenant, alors que la télévision martèle des noms de villes « qui tous alors signifiaient, enfer, crâne, ossuaire : Vukovar, Gorazde, Mostar, Srebrenica » et que s’élève la « symphonie macabre » des frontières déplacées à coups de meurtre et de fratricide. Il est ici et maintenant parce que le cycle des destructions et des douleurs est infini, que rien ne disparaît jamais dans « l’abysse de l’oubli », et que sur la cendre de la mémoire, il suffit d’un souffle pour ranimer les braises et réarmer à nouveau l’arc de la vengeance. Alors il faut descendre encore, s’abîmer plus profond, pour que se dressent enfin, sur les théâtres d’opération contemporains, sous les sifflements des bombes et les corps transpercés, les dieux de la guerre, primitifs, sans âge.

Une langue classique et barbare, dense et hypnotique, qui joue en permanence de contaminations et d’étrangetés.
Sans jamais quitter la terre yougoslave, nous voici donc pourtant ailleurs, au cœur d’un affrontement mythique, voire biblique, une orestie où colosses, cerbères et dragons, « titans de fer et de feu », roi-oiseau et hommes-singes croisent les chars et les snipers. Continuant d’ouvrir l’espace et le temps à la poursuite du Léviathan, Chopinaud dit les souvenirs d’exode du grand-père, ceux des Polonais fuyant l’armée allemande, les tombes juives profanées, la traversée du désert, des montagnes et des mers pour laisser derrière soi la peur, la faim ou la pauvreté. Et l’on pousse avec lui la porte de l’enfer, un enfer à la Brueghel, grotesque et terrifiant, alors que le roman prend peu à peu le visage d’« une éternelle fantasmagorie médiévale ». « Féerie », affirme même Chopinaud… Magie, peut-être ? On y croise des animaux parlants (dans les rêves), des femmes et des enfants fruits (tranchés), des arbres-maisons, des reines et des sorcières… On y chasse tel Achab d’immenses monstres marins. Magie noire sans doute : les arbres et la terre, sous les tapis de mousse et de feuilles sèches, y sont des lieux de mémoire vivants, nourris par « un peuple de cadavres » sans sépulture, « dont les os et cendres étaient montés avec la sève aux cimes de la forêt », dont « la cendre et l’os devinrent l’engrais du sol conquis sur quoi seraient établies les colonies ».
À cette mémoire à jamais sédimentée répond tel un écho la mémoire intime, tout autant travaillée par cette puissance de germination et de contamination. Au cœur même du sujet, c’est l’autre en soi qu’il s’agit de traquer, cette bête dont il faut étouffer le « bruissement » obscur et souterrain. Traces de l’italien dialectal silencieusement légué par sa mère, souvenir d’une terre du Sud, brûlée par le soleil et abandonnée, pour passer la frontière des Alpes dans les pas du vainqueur… De l’étranger en lui pourtant, sous la blondeur le narrateur ne saurait effacer le ressac, puisque c’est dans son corps même, infusé par « le sang, la merde, le lait, la bave et les baisers (…) en verbe changés comme les mots à peine de la salive naissaient ». Honte, traîtrise, culpabilité mêlées… Est-il réellement enfant de meurtrier, fils des Sabines enlevées par les Romains, fils des femmes kabyles ou bosniaques violées par les soldats français ou serbes ? Est-il, fruit de la conquête, celui par qui porter « l’achèvement du monde assassiné », « le coup fatal à la race conquise »  ? Car « c’est à cela que sert le viol à quoi ne peut réussir aucune arme la plus parfaite : à faire de l’ennemi s’effacer le paysage et dans les arbres, les collines le souvenir ».
De ce déchirement schizophrénique, individuel comme collectif, le dépassement est somptueusement apporté par le flot puissant de la langue. D’une page à l’autre, sans jamais faillir, c’est elle qui, dans sa forme même et son rythme si singulier, accomplit la rédemption. Tout à la fois classique et barbare (on pense à Guyotat, à Genet), dense et hypnotique, elle joue en permanence d’hybridations et d’étrangetés, comme si elle avait été traduite d’un idiome indéfini et oublié. Comme si elle aussi était arbre, ses racines puisant d’un substrat poisseux les moyens d’élever sa canopée au ciel. Ou fleuve charriant dans ses eaux boueuses le multiple, le différent, l’archaïque : traces d’italien, d’espagnol, de latin, d’ancien français élargissent son souffle, l’écartèlent d’inversions et de bizarreries syntaxiques. En un mot la grandissent. Elle est bien « le souvenir de la terre perdue qui passait dans les murs, dans les choses, dans les cheveux et les chairs de la tribu », cette langue mémorielle qui fait de cette impureté viscérale son motif et son but. Et elle est sans nul doute cette étoile – Vénus sur la brume des océans, panthère dans la forêt obscure – que poursuit Chopinaud, « si loin des (s)iens pour d’eux forcer l’oubli et entrer dans la seule descendance d’un universel ». Ce par quoi embrasser le monde et enjamber « l’enclos de l’horizon ». Nous aurions tout à perdre à ne pas le suivre.
Valérie Nigdélian

Enfant de perdition, de Pierre Chopinaud
P.O.L, 576 pages, 24,90 

De l’impur Par Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°211 , mars 2020.
LMDA papier n°211
6.50 €
LMDA PDF n°211
4.00 €