La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

En grande surface Le marronnier

mars 2020 | Le Matricule des Anges n°211 | par Pierre Mondot

Voilà un moment qu’on n’avait pas ouvert un prix Goncourt. Et au moins autant de temps qu’on n’avait pas tourné les pages d’un Dubois. La dernière fois, son narrateur, Paul, avait trouvé un emploi de promeneur de chiens à Montréal. Bof. On avait préféré couper la laisse avant la fin de la balade. Un roman paru en août, un prix décerné en novembre, on nous jugera loin de la prime actualité. Mais enfin ce succès dure : encore aujourd’hui la couverture – un ciel azuré au coin duquel plane un hydravion – continue d’irradier la gondole littéraire du supermarché de son bleu électrique. Avec les solutions de liquide hydro-alcoolisées, c’est l’autre tube de l’hiver.
Lors du dernier tour de table, les convives de Drouant furent donc sommés de choisir entre ce décor céleste et le visage d’Amélie Nothomb. Des œuvres différentes, mais deux profils assez similaires. Deux romanciers qui pondent avec une belle régularité d’honnêtes récits que la critique approuve et dont le public se satisfait. Deux plumes qui assument leur production sérielle en affichant la modestie de l’ouvrier. Et au final, quatre voix pour la tailleuse de pierres, six pour le menuisier. Dans les portraits qui lui sont annuellement consacrés, l’écrivain toulousain insiste sur sa méthode de travail et explique s’engager dans la création avec la même opiniâtreté qu’un maçon au pied de son mur. Du 1er au 31 mars, l’homme s’enferme dans son bureau de « 10 h à 3 h du matin », avec « une heure de vélo entre midi et 1 h », pour un rendement quotidien de dix pages par jour.
Les incipit de Dubois gardent tous une trace de cette réclusion volontaire, et le plus souvent ses histoires débutent à huis clos. Dans Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Paul Hansen, le narrateur, se raconte depuis la prison de Bordeaux, à Montréal : « Il neige depuis une semaine. » Il partage sa cellule avec Patrick Horton, un gaillard que les souris effraient et qui tourne de l’œil si on lui coupe les cheveux. La biographie dépressive de Paul alterne avec le compte-rendu de ses vicissitudes carcérales. On craint un long tunnel mais les bouffées mélancoliques du héros sont gaiement compensées par les élucubrations de son codétenu. Ses inquiétudes métaphysiques : « Y’a quoi après le bout ? Un bout sans fin ? Et c’est reparti. » Ou ses questionnements anthropologiques : « Ils passent quand-même pas tous leur temps à souffler dans le cul des poulets, les Haïtiens. » Parfois, la narration déborde tout à fait de son cadre spleenétique pour basculer dans la franche rigolade. Ces écarts interviennent probablement aux alentours du 16 ou 17 mars, quand l’isolement tape sur les nerfs de Jean-Paul et qu’il devient las des lamentations de son personnage. Surgissent alors des seconds rôles fantasques, comme Sergei Bubka, un agent de maintenance qui double chacune de ses actions en imitant le bruit d’un appareil électro-ménager. Ou ce Suisse, chargé d’annoncer au narrateur une triste nouvelle : « Fodre bère a bassé il y a oun heur. Elle n’a ba zoufer. Zé toun suicite. »
Rien n’a changé chez Dubois, excepté le style. Car notre menuisier ne se contente plus de livrer en temps et en heure de solides armoires en pin massif, voilà qu’il les agrémente désormais d’un minutieux travail de marqueterie, propre à séduire les compagnons les plus difficiles de la tablée Goncourt. Ainsi, on imagine sans peine Bernard Pivot s’émouvoir à la rencontre des mots rares disséminés dans le texte. « Dazibao », « irréfragable », « immarcescible » : autant de pépites pour une prochaine dictée. On devine que Didier Decoin savoure en connaisseur le travail sur les périphrases, le choix des adjectifs relationnels, la « souffrance encagée » des prisonniers, les « préoccupations rectales » de Patrick ou les « prodiges bucco-pharyngés » de Linda Lovelace. Et nul doute que ce combo virtuose associant chiasme et zeugme aura laissé Assouline sans voix : « Nous respirions nos haleines en vase clos, des souffles communs chargés d’éclats de poulets bruns et de sombres projets. » Enfin, les charmes lyriques de certaines périodes n’auront pas manqué de ravir Chandernagor : « On percevait les picotements du printemps, le murmure permanent de la nature, le bruissement du vent dans les hautes herbes, l’enthousiasme de la toilette des merles perchés sur des branches basses. »
1er mars 2020. Le printemps pique, les merles se nettoient. Jean-Paul Dubois vient-il de refermer derrière lui la porte de son bureau pour s’enfoncer dans une nouvelle histoire de Paul ?
On parie que non. L’homme a extrait du garage une tondeuse autoportée flambant neuve, de la marque John Deere. Il démarre l’engin, écarte les bras à l’horizontale et part à l’assaut de sa pelouse en imitant le bruit d’un hydravion.
Pierre Mondot

Le marronnier Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°211 , mars 2020.
LMDA papier n°211
6.50 €
LMDA PDF n°211
4.00 €