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Domaine étranger « Dieu frappe de là-haut »

mai 2020 | Le Matricule des Anges n°212-213 | par Yann Fastier

Quand un trio d’apprentis terroristes vient éprouver la foi d’un vieux prêtre arménien.

Dans une petite église arménienne de Philadelphie, le père Avédis s’apprête à célébrer la messe devant un public clairsemé de vieux habitués. Soucieux de les sortir de leur torpeur et de les rappeler à leur « arménité », un trio de jeunes gens fait irruption dans l’église, armés d’un transistor diffusant du jazz. Ce qui, au départ, pouvait passer pour une sorte de happening bouffon se transforme en une véritable agression contre le vieux prêtre. Malgré tout, il y trouvera la révélation d’une « force mystérieuse (…) qui devait être la vérité de son peuple, sa tradition, la signification d’être arménien » par-delà les postures figées.
Telle est aussi sans doute la vérité de cette longue et décapante nouvelle extraite d’un recueil inédit en français de Vahé Oshagan (1922-2000), qui fut une figure importante de l’intelligentsia arménienne en exil. Poète novateur, écrivain, titulaire d’une thèse en Sorbonne, professeur ayant vécu et enseigné aux quatre coins du monde, il devait incarner au plus près une communauté qu’il ne dédaignait cependant pas de secouer au moyen de textes comme celui-ci, où il se livre à un véritable attentat contre le « mythe » arménien d’un particularisme chrétien qui cimenterait la nation, malgré la diaspora. Tout est prévu, donc, et soigneusement planifié à la façon d’un véritable attentat, au point de fournir en début d’ouvrage un plan de l’église, avec la position respective de chacun des protagonistes. On passe d’ailleurs de l’un à l’autre, au fil de leurs pensées plus ou moins triviales et l’église de prendre des airs de microcosme où « tous les dimanches les mêmes gens se réunissent, s’assoient à la même place, puis la douleur d’un péché, le sentiment d’avoir trahi la patrie, leur père, leurs enfants, leur dieu leur ronge le cœur ».
Revisitant le paradoxe de Zénon, Vahé Oshagan arrête le temps en le fractionnant à l’infini, le divise en une succession d’instants figés détaillant l’agression, alternant les points de vue tout en entrecoupant chaque épisode des discussions du commando (un rien ésotériques, il faut bien le dire) en prélude au passage à l’acte. Jacques, le chef, est communiste. Venu tout exprès de Paris, c’est une sorte de Julien Coupat avant la lettre, phraseur et péremptoire. Sona fait partie de l’Armée Secrète de Libération de l’Arménie. Le dernier, Bruce, on ne sait pas trop… Le salut viendra pourtant de lui, le moins arménien des trois, et le seul dont on ne saura jamais ce qu’il pense. Révolté par la violence de Jacques, il lui livre devant l’autel un combat héroï-comique où tout achève de prendre une allure un peu grotesque, presque parodique. L’ange et le démon font du karaté, l’ange fera un mois d’hôpital et le démon cinq ans de prison mais leur duel débouchera pour le père Avédis sur une épiphanie inattendue que n’avaient certes pas prévue les jeunes terroristes. Cette « onction », où se renforce sa foi vacillante, elle accompagnera le vieux prêtre martyrisé durant ses dernières années, tandis que « par d’innombrables voies mystérieuses, par les montagnes, par les champs et par les banlieues des immenses capirales inhumaines, son peuple continuait sa marche périlleuse vers l’avenir ».
Si, au premier abord, ce texte paraît soulever des problématiques trop spécifiquement arméniennes pour être tout à fait accessible, on aurait cependant tort de l’y réduire. Au-delà des particularismes, le calvaire et la rédemption du père Avédis en font une très belle figure, dans toute son universelle et faible humanité. C’est tout le mérite des éditions Parenthèses, spécialisées dans les lettres arméniennes, que de mettre sous les yeux des lecteurs une littérature trop rarement présente chez les autres éditeurs et dont la fonction de rassemblement d’une nation dispersée à coups de sabre ne doit pas occulter ce qu’elle est susceptible d’ajouter à la beauté du monde.

Yann Fastier

Onction, de Vahé Oshagan
Traduit de l’arménien par Anahide Ter
Minassian, Parenthèses, 125 pages, 19

« Dieu frappe de là-haut » Par Yann Fastier
Le Matricule des Anges n°212-213 , mai 2020.
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