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Essais Alliés substantiels

mai 2020 | Le Matricule des Anges n°212-213 | par Thierry Cecille

Les êtres de papier qu’invente la littérature seraient-ils nos amis les plus chers, nos parents les plus proches ? Alberto Manguel n’est pas loin de le penser.

Monstres fabuleux

Uaudrait-il inventer un nouveau genre littéraire : l’essai voyageur ? Le répertoire magique ? L’abécédaire des fantasmes ? Une fois encore, Alberto Manguel nous embarque, passagers à la fois ensorcelés et attentifs, dans un navire qui, à pleines voiles, va explorer l’archipel des œuvres littéraires de temps et lieux divers. Son cerveau serait-il une toile aux lacs plus nombreux encore que ceux d’Internet ? Un labyrinthe aux multiples couloirs menant à de mystérieuses cavernes ? N’ayons crainte : il tient toujours dans sa main le fil d’Ariane et les Minotaures qu’il nous présente ont été, par ses talents de dompteur, apprivoisés. Si nous allons avoir affaire à des monstres, ces monstres sont bien, précise-t-il, notre reflet – et s’ils provoquent notre effroi, celui-ci est à la fois révélateur et, en définitive, joyeux.
« La biologie nous dit que nous descendons de créatures de chair et de sang, mais nous avons la conscience intime d’être les fils et les filles de fantômes d’encre et de papier », ainsi nous avertit-il d’entrée de jeu. Plus loin il avoue : « J’ai toujours considéré ma vie comme un composé des pages de nombreux livres ». Les personnages dont il nous parle, dont il dresse ici un inventaire qui peut sembler arbitraire mais se révèle, au fur et à mesure, plein d’échos, lui sont tellement familiers qu’il leur associe un dessin de sa propre main, enfantin et humoristique. Certains d’entre eux, nous les fréquentons nous aussi – la créature du docteur Frankenstein, Charles Bovary, Robinson Crusoé, Dracula, Don Juan – mais d’autres sont des hôtes venus de plus loin, plus exotiques ou anachroniques : Karagöz et Hacivat, marionnettes du théâtre d’ombres turc, le grand-père de Heidi, vieux païen grognon détenteur d’une certaine sagesse, le vénérable mandarin chinois d’Eça de Queiroz…
Comme dans nombre de textes de Borges, l’érudition de Manguel permet d’époustouflants rapprochements, de surprenantes connexions grâce aux synapses d’un cerveau babélien. La figure du tyran dans La République de Platon éclaire les diverses incarnations du dictateur dans les romans du boom latino-américain et en particulier, d’après Manguel, le plus complexe d’entre eux, le Tirano Banderas de Ramón del Valle-Inclán. L’esclave Jim, ami du héros dans Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain, qui « appartient à ce que Tennessee Williams appelait “l’espèce fugitive”, en compagnie de Jean Valjean dans Les Misérables, du gaucho Martin Fierro, qui déserte l’armée dans l’épopée argentine éponyme, du monstre de Frankenstein en fuite dans le Nord glacé, du forçat Abel Magwitch dans Les Grandes Espérances » est l’objet d’une belle méditation sur l’esclavage et la soumission parfois volontaire qui, passant par Aristote et Histoire d’O, nous mène à la découverte d’une nouvelle d’Ursula Le Guin, Ceux qui partent d’Omelas, parabole éclairante des inégalités qui minent notre monde.
Chacun de ces trente-huit textes, que Manguel intitule « portraits », s’achemine en effet vers un paragraphe final particulièrement travaillé, un excipit qui résonne, une chute qui fait rebondir la réflexion. À l’issue d’une promenade en compagnie de l’alerte Alice de Lewis Carroll, qui interroge la frontière entre la raison et la déraison, le réel et l’illusion (et nous pensons à Gide : « Il y a la réalité et il y a les rêves ; et puis il y a une seconde réalité »), les dernières lignes illustrent ce qui est peut-être la question centrale de cet itinéraire buissonnier : « Les aventures d’Alice sont à la fois réalité concrète et sublime invention. Elles existent sur deux plans simultanés : l’un qui nous ancre dans la réalité de chair et de sang, et l’autre sur lequel cette réalité peut être remise en cause et transformée, tel le Chat du Cheshire qui, perché sur sa branche, va et vient entre une présence d’une visibilité déconcertante et le miraculeux (et rassurant) fantôme d’un sourire ».

Thierry Cecille

Monstres fabuleux, d’Alberto Manguel
Traduit de l’anglais (Canada) par Christine Le Bœuf,
Actes Sud, 280 pages, 22,50

Alliés substantiels Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°212-213 , mai 2020.
LMDA papier n°212-213
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LMDA PDF n°212-213
4.00 €