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Domaine étranger Quelque chose à revendiquer

mai 2020 | Le Matricule des Anges n°212-213 | par Camille Cloarec

Au cours d’un camp d’archéologie expérimentale s’exposent les rapports de domination intemporels entre les hommes et les femmes. Un récit de Sarah Moss étouffant et libérateur.

Dans la lande immobile

Deuxième roman disponible en français de Sarah Moss, Dans la lande immobile a été amorcé au cours d’une résidence d’écriture dans le Northumberland, dont les forêts abritent les bien curieuses vacances des personnages. Silvie, nommée après Sulevia, la déesse northumbrienne des sources et des étangs, est fille unique. Son père, Bill, un chauffeur de bus passionné par l’histoire, rassemble toutes les qualités idéales – tyrannique, nationaliste, miso- gyne et xénophobe, entre autres. « Vantard avec un penchant pour la brutalité », il n’hésite pas à sortir sa ceinture quand il le faut. Son intérêt excessif pour la préhistoire anglaise répond à un besoin malsain de posséder « ses propres ancêtres, une lignée, quelque chose à revendiquer ». Ainsi, sa conception du passé se divise entre les Bretons et les autres, les « teints basanés », les « Nègres ». Afin de se rapprocher des premiers, à coups de huttes, de feux de bois et de tuniques qui grattent, il a embarqué sa fille et son épouse dans un séjour tout sauf reposant. Cette dernière, caissière de supermarché et femme battue, est sans surprise effacée et invariablement fatiguée. « Maman évoquait souvent le fait de s’asseoir un peu comme un but en soi, une récompense qu’elle pourrait atteindre à force de labeur mais obtenait si rarement que l’attrait m’en demeurait obscur », note Silvie.
Leur petite famille est accompagnée dans sa démarche par le professeur Slade et trois de ses étudiants en archéologie : Dan, Pete et Molly. Ceux-ci, pleins de légèreté, d’insouciance et de projets, représentent une liberté à laquelle la narratrice n’a jamais eu accès. Son monde étriqué, fondé par les coups, les menaces et l’annihilation, s’ouvre en leur compa- gnie. Molly, plus particulièrement, qui a été abandonnée par son père bébé et qui en garde une méfiance amère contre la gent masculine, est une personnalité lumineuse et contestataire telle que n’en a jamais rencontré l’adolescente. Alors que les journées sont rythmées par les activités imposées par Bill, comme la vannerie, la pêche ou encore la dissection de lapins, selon une répartition des tâches extrêmement genrée, elle est la seule qui lui tient tête. Molly continue à faire la grasse matinée à tout bout de champ, à partir en expédition au Spar le plus proche quand elle se lasse des baies sauvages, et à riposter de temps en temps.
Son comportement effraie Silvie, habituée à vivre dans la peur. Elle voudrait lui dire de se taire, « parce que ce sont des hommes, (…) parce que ce sont eux qui décident, parce que tu en paieras les conséquences sinon ». Et, progressivement, alors que ses souvenirs d’une enfance peu heureuse se libèrent, que le quotidien au camp devient de plus en plus rigide, et que l’évocation des victimes des tourbières occupe les esprits des spécialistes, il lui apparaît plus clairement que jamais que les femmes, dont elle fait partie, ont leur mot à dire. Sa mère qui cache ses bleus derrière les fourneaux, ces créatures que l’on faisait jadis basculer dans les marécages, son avenir qui lui appartient s’auréolent d’une lumière nouvelle.
L’intensité de son introspection, imprégnée d’une détresse lucide, noire et fulgurante, fait toute la richesse du texte. « Comment on part de chez soi, comment on s’échappe, comment on ne rentre pas au bercail ? », se demande-t-elle depuis toujours. Sa rencontre avec Molly lui offrira les jalons nécessaires pour entamer d’elle-même ce long cheminement.
Avec justesse, empathie et force, Sarah Moss nous plonge dans cet univers de violence qui semblerait à tort être hors du temps. Or il s’ancre dans l’extrême contemporain et recoupe les coutumes ancestrales tout à la fois : il est un miroir qui réverbère à l’infini une vérité trop facilement occultée. L’auteure signe là un roman à la brièveté brutale qui affranchit comme rarement.

Camille Cloarec

Dans la lande immobile, de Sarah Moss
Traduit de l’anglais par Laure Manceau,
Actes Sud, 141 pages, 17,80

Quelque chose à revendiquer Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°212-213 , mai 2020.
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