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Domaine français Fuite mystique

octobre 2020 | Le Matricule des Anges n°217 | par Guillaume Contré

Un garçon qui parle avec Dieu et une fuite d’eau qui s’empare d’un immeuble. Avec ces ingrédients, Arno Calleja construit un roman subtil, qui est d’abord un bel objet poétique.

La Mesure de la Joie en Centimetres

Si l’on peut dire de La Mesure de la joie en centimètres que c’est un roman, on peut aussi affirmer sans se tromper qu’il s’agit d’un poème ; un poème en prose, certes, mais la coupure du vers n’est pas le seul garant de la poésie, celle-ci peut aussi se révéler dans le cadre d’un récit tout à fait linéaire, presque un conte en l’occurrence, celui qui nous parle d’« un garçon mystique, grandement mystique », « seul avec des grandes forces cosmiques », auquel le narrateur rend régulièrement visite et de leur étrange amitié, faite de pudeur et de solitude partagée. L’histoire se déroule à Marseille, « c’est-à-dire une ville grande avec des marins-pompiers et des filles avec de belles fesses rondes qui marchent ». Ce garçon mystique, Benoit, parle avec Dieu depuis son petit studio perché au dernier étage et consigne ses entretiens dans un « cahier extraordinaire (…) si plein de lignes écrites sans doute si vite qu’au bout d’un moment tout penchait ». Dans ce cahier, « il y avait la vérité de ce monde à dire aux humains d’un côté et la façon de se diriger soi-même dans le monde de l’autre côté ».
Il y a dans l’écriture d’Arno Calleja un paradoxe qui en fait toute la valeur : une quête de simplicité extrême dans la langue, doublée d’une grande sophistication qui ne s’affiche jamais comme telle. La recherche d’une voix « idiote », toute neuve, comme si la littérature venait de s’inventer, comme si ce qui nous était donné à lire avait coulé d’un seul jet sur la page sans plus de réflexion (et c’est peut-être le cas, après tout, peu d’écritures contemporaines semblent aussi spontanées, aussi justes que la sienne), et une densité de sens, une justesse des mots propre à la poésie la plus exigeante.
Bien que ce roman raconte (magnifiquement) une histoire étrange et quotidienne, la prose n’y est jamais fonctionnelle, alors même que c’est une vulgaire fuite d’eau qui est au centre du récit ; une fuite qui, en partant du studio de Benoit le mystique solitaire, envahit peu à peu tout l’immeuble, semant la consternation parmi ses habitants et prenant les atours d’un événement surnaturel. La prose de Calleja garde en permanence l’immédiateté de l’oralité tout en restant perchée en délicat équilibre un peu au-dessus (ou à côté) de la langue de tous les jours. C’est ce ton si particulier, jamais apprêté, toujours sensible, qui lui permet de conter l’histoire de ce personnage « qui n’avait besoin de rien », cet être mystérieux, distant, dont on devine la fragilité plus qu’on ne la touche du doigt, quelqu’un « qui était fou qui avait vraiment trouvé sa propre folie folle à lui ».
Les deux personnages du livre, Benoit et le narrateur, sont des êtres certainement démunis (l’un vivant dans son monde, « fermé totalement sur lui ouvert sur l’extérieur totalement », l’autre survivant dans celui du travail précaire), mais cette réalité ne semble pas peser directement sur leurs vies marginales. Benoit est « démuni mais en même temps très fort parce que n’ayant besoin de personne » ; tout cela, de toute façon, dépend de « si on préférait regarder le monde du côté de la faiblesse ou du côté de la force ». Ils ne sont pas indifférents, ils sont un peu ailleurs ; le monde n’a que faire de gens comme eux, ce qui n’est pas forcément plus mal, eux sont faibles et forts à leur façon.
Le narrateur, comme son ami Benoit, écrit, mais pas avec Dieu ; il parvient à noter « les choses vécues les choses pensées et les choses désirées ». À cela s’ajoutent « d’autres phrases » qu’il n’avait « pas pensé(es) avant », « des suppléments » qu’il note « au cas où ». S’il semble aussi solitaire que son ami mystique, contrairement à lui il ne reste pas enfermé. Il va à la plage des Légionnaires et fume : « J’avais gardé mon jean et mes chaussures et je crois j’avais une allure. Une masculine. Comme un homme dans un film. J’avais allumé une cigarette et avec la cigarette ma silhouette était complète. (…) J’avais l’allure de quelqu’un qui pense. J’imaginais mon allure l’allure d’un homme qui pensait en regardant la mer en fumant. L’image semblait juste. J’avais trouvé quelque chose. J’avais inventé une allure nouvelle à mon corps. »
La fuite qui se déclare dans le studio de Benoit au dernier étage commence à couler dans les étages inférieurs, ce qui amène le narrateur – qui se retrouve un peu malgré lui forcé de jouer les intermédiaires – à communiquer avec les différents habitants de l’immeuble, tandis que son ami reste obstinément enfermé dans son studio envahi par les eaux. Se développe alors un mystère quotidien, comme si le mysticisme insaisissable (mais jamais pathétique) de Benoit se répandait sur le monde.

Guillaume Contré

La Mesure de la joie en centimètres
Arno Calleja
Éditions Vanloo, 96 pages, 14

Fuite mystique Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°217 , octobre 2020.
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