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Domaine français Récits en tranches

janvier 2021 | Le Matricule des Anges n°219

Avec ce recueil de nouvelles épileptiques qui se prolongent les unes les autres, Corinne Lovera Vitali propose une confession abrupte et poétique en quête d’intensité.

Dans une langue qui fait de la concision une expansion en se débarrassant des virgules et autres ornements, Corinne Lovera Vitali « coupe » dans le gras de l’expérience pour aller à l’essentiel ou pour mieux le contourner, ce qui revient ici, curieusement, au même. Un essentiel chahuté, inquiet, paranoïaque, mélancolique, sexuel, ironique, fuyant, brutal. Un essentiel plein de détours qui feraient semblant d’aller en ligne droite.
Les quatre nouvelles qui composent ce recueil aussi court qu’intense jouent à confesser l’inconfessable, à interroger la pudeur, ou plutôt à s’interroger sur celle-ci, sur le souvenir, sur ce qu’on garde ou ce qui s’efface, comme si on était « collé à notre peau », comme si on n’avait « pas le choix ». À moins justement qu’on l’ait et c’est précisément dans ce doute, cette hésitation, que se glisse la littérature ; celle, du moins, de ce livre au style hypnotique qui n’est pas là pour faire des phrases, quand bien même elles sont ici amples, quoique asthmatiques parfois.
« Je me souviendrais de tout c’est certain cette conversation aurait été importante elle aurait compté elle aurait fait la différence » car « nous sommes grands et ce que nous disons va être déterminant. » Il y a un sentiment d’urgence dans cette écriture, comme si une révélation était là, à portée de main, prête à affleurer. Ou à s’évanouir, déjà : « la mèche commence à flamber ce n’est pas que tout est devenu risqué c’est que tout a toujours été dangereux c’est que plus rien n’ira jamais il n’y aura plus sécurité ni illusion de sécurité. » À moins qu’il ne s’agisse d’un regret, d’une nostalgie : « je voulais reprendre notre vie je voulais reprendre ma vie cela ne se peut pas je voulais reprendre notre vie qui n’avait plus compté depuis qu’on avait été en prison ».
La narratrice, qui a perdu son fils, retrouve au téléphone son ancien amant newyorkais, lequel avait poussé la poussette de cet enfant qui n’était pas le sien : « je lui demande l’amour ancien à quoi sert-il je lui demande les moteurs qui sont arrêtés sont-ils morts ». Mais tout couple n’est peut-être, après tout, qu’un « vœu de silence » gagné par « l’omerta ». Tout cela, d’ailleurs, a lieu dans un monde post 11-Septembre où « on est des langues qui prononcent si souvent certains mots comme monde et catastrophe qu’elles finissent par les vider comme des petits poissons crevés ».
Ailleurs, c’est plus bucolique, on part récolter des champignons avec « de joyeux retraités », « on crie oh-oh à chaque fois qu’on se perd de vue », on fait des rencontres et on se rappelle la figure du père amateur de musique, celui qui nous faisait honte quand il se collait trop près des haut-parleurs. C’est (ou pas) la même narratrice : « j’ai vu mourir trop d’animaux j’ai vu des hommes allongés sur la terre (…) j’ai vu des morts de la nature cette invitation à partager un spot de bolets et un casse-croûte en montagne (…) je l’ai acceptée avec gratitude. » Les récits sont paradoxalement fragmentaires et complets, ce qui est absent y prend un curieux relief. Les virgules manquent et le lecteur complète avec sa propre expérience, ses propres désirs. L’auteure, de toute façon, a « en général (s)es propres façons » et sa vie « est loin de se terminer ». 
Ailleurs encore, la narratrice (la même plus jeune ou une autre qui lui ressemble) a « sept ans huit ans neuf ans » et il y a Luigi, du même âge, lui qui « certainement est un homme parfait il laisse mon intelligence être il laisse mes fesses être il laisse mes cheveux être il se fiche de tout ce qui est accessoire ». Sans oublier le chien Rocky : « il nous a sortis à l’âge de raison de nos vies violentes dans nos maisons violentes ».
Luigi et la narratrice vivent des « aventures qui sont extrêmement sérieuses et sentimentales et sans aucune conscience sont sexuelles ». Leur vie « est sale parfois elle ment elle court elle vrille elle a besoin parfois de se pencher dans le vide ». Et grâce à cet « espace net » que Luigi a « dégagé » pour elle, la narratrice espère bien pouvoir se déplacer « précédée de (sa) propre liberté ».
Dans la dernière nouvelle, il est question des années 70, qui « sont libres et dangereuses à la fois au lieu de n’être plus que dangereuses comme les années de maintenant ». La narratrice (la même, décidément) résume sa vie depuis l’adolescence. Ça va vite, ce n’est pas forcément satisfaisant, elle s’offre à des partenaires sans qu’on sache ou qu’elle sache trop pourquoi, à moins que ce ne soient les hommes qui se l’accaparent quand elle est trop jeune. Mais, dit-elle, « j’arrive à voir beauté là où il n’y en a pas je sais fabriquer seule ce qui manque à moi à lui à toute relation ». Et sinon, ajoute-t-elle, « en dehors du temps du sexe je n’ai rencontré personne qui puisse s’entendre avec moi je ne peux vivre avec personne je ne peux fréquenter personne ».
Porté comme on l’est par l’élan de la phrase sans ponctuation, on se laisse peu à peu prendre par cet univers parfois cru. Ça contourne la littérature pour mieux la regarder en face.

Guillaume Contré

Coupe-le
Corinne Lovera Vitali
Éditions MF, 108 pages, 15

Récits en tranches
Le Matricule des Anges n°219 , janvier 2021.
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