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Domaine étranger 39 de fièvre

janvier 2021 | Le Matricule des Anges n°219 | par Yann Fastier

Dans les pas de Gogol, le portrait désespérément drôle et décalé d’une humanité grippée. L’aspirine était manifestement périmée…

Les Petrov, la grippe, etc.

Par quel bout prendre un roman où il ne se passe rien ? De même qu’un grain de sable plus un grain de sable plus un grain de sable finissent par faire un tas de sable, Les Petrov, la grippe, etc., fait tout entier de riens, s’avère en fin de compte incontournable.
Petrov est mécano et dessinateur amateur de bande dessinée. Son ex-femme, Petrova, est bibliothécaire, accessoirement tueuse en série et leur fils, Petrov junior, éventuellement écolier à Iekaterinbourg, ex-Sverdlovsk, dans l’Oural. Tous trois, tour à tour, ont la grippe. Jusque-là, rien que d’ordinaire, pourrait-on dire, si cet ordinaire ne s’en trouvait contaminé jusqu’à former, au gré des déambulations des uns et des autres, un véritable maelstrom où la réalité elle-même en vient à perdre le nord et à s’avouer vaincue. C’est ainsi que Petrov, dès les premières pages et sans l’avoir vraiment voulu, se retrouve à se soûler dans un corbillard en service avec son vieux pote Igor, être quasi légendaire dont – tout comme Dieu – on ne saura jamais très bien s’il existe ou s’il relève du très riche imaginaire de Petrov lui-même. Le reste est à l’avenant, dans cet inénarrable décentrement de toute chose, qui rend vaine toute tentative de résumer un livre étonnant, inclassable, sinon à rappeler le vieux Gogol, seul capable de tirer un portrait aussi tranquillement déjanté de la société provinciale russe et, au-delà, de toute l’humanité (étant scientifiquement et définitivement prouvé que rien sur cette terre ne saurait être plus humain qu’un Russe de province.)
Car enfin, que se passe-t-il ? Petrov, relevé de sa cuite, rentre chez lui dans un état second, se heurte à quelques fous, comme chaque jour, et s’enfonce dans une rêverie qui le ramène – avec une précision et une justesse assez rares – à une fête enfantine au terme de laquelle intervient un événement qui le marquera pour toujours : l’actrice jouant Snegourotchka, la fille de neige du Père Noël, était si pâle et avait la main si froide que « Petrov la fixa avec effroi et enthousiasme pendant tout le temps qu’ils tournèrent autour de l’arbre, il s’attendait à ce que Snegourotchka fonde et se délite sous ses yeux ». De cette incertitude première, découle tout le reste : Petrov ne cesse de se demander s’il a bien vu, bien entendu, tant ceux qui l’entourent semblent accorder leur folie à son propre monologue intérieur. À commencer par Petrova qui, périodiquement, connaît des épisodes meurtriers imprévisibles et qui, « quand elle regardait autour d’elle (…) avait l’impression qu’en fait ce n’était pas avec ses propres yeux, comme si elle se trouvait dans la tête d’une autre personne et regardait avec les yeux de celle-ci par une fenêtre ». La tranquillité avec laquelle elle planifie ses assassinats n’a d’égale que la placidité avec laquelle Petrov se souvient d’avoir aidé son ami Sergueï à se suicider, comme si rien de tout cela, au fond, n’avait tellement d’importance dans une existence tellement aliénée aux perceptions subjectives que rien de ce qui semble advenir ne saurait provoquer davantage qu’un léger étonnement.
Paru en épisodes dans une revue littéraire, repéré tel un ovni pétaradant dans le ciel bas des lettres post-soviétiques, Les Petrov, la grippe, etc. est le premier roman d’un inconnu, ex-mécano lui-même et beaucoup d’autres choses, fort d’une riche expérience transversale dont il aura tiré une bonne part de son matériau, avec le cynisme tranquille et l’humour pince-sans-rire des grands désespérés. Drôle de bout en bout, ce roman n’a pourtant rien d’humoristique, encore moins de satirique, comme il n’a rien de romanesque, ne cessant au contraire de se dérober au lecteur jusqu’au dernier chapitre où, trahissant un souvenir d’enfance cher entre tous, il met un point final au grincement qui, en d’autres occasions, avait pu passer pour un rire.

Yann Fastier

Les Petrov, la grippe, etc.
Alexeï Salnikov
Traduit du russe par Véronique Patte,
Éditions des Syrtes, 306 pages, 22

39 de fièvre Par Yann Fastier
Le Matricule des Anges n°219 , janvier 2021.
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