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Poésie Mimic au dehors

janvier 2021 | Le Matricule des Anges n°219 | par Emmanuel Laugier

Avec Way, Leslie Scalapino entrecroise sur la bande du poème des voix multiples venues trouer la réalité pour dire le point d’une résistance.

Le deuxième livre de Leslie Scalapino, Way, dont les traductrices ont à raison maintenu le titre original, pour le traduire par « voie » dans la section éponyme du livre, donne l’impression d’une écriture forgée par deux héritages : celui de certains poètes objectivistes américains, on pense à Charles Reznikoff pour le matériau urbain convié et la violence sociale subie par les anonymes de l’Amérique, et à Carl Rakosi pour la complexité prosodique et le montage hétérogène des éléments de la phrase. Au même titre que par celui des poètes dits L=A=N=G=U=A=G=E (à qui elle appartient plus directement), dont les principales ressources créatrices interrogent les niveaux et usages du langage de façon critique, afin d’en déterminer les écarts de sens comme ses matérialités. Leslie Scalapino (née en 1944 en Californie), de même que le photographe Allan Sekula remit en question le réalisme par une approche critique de la réalité, amorce avec Way (1988) la multiplicité de faits et d’événements sociaux disparates en les ajointant en une prosodie spécifiquement minimaliste. Les blocs serrés de ses phrases, hachées, réparties en trois sections décalées par pages, opèrent par montages. Elles sont doublement syncopées par des tirets longs, accolés aux mots eux-mêmes, arrêtant syntaxiquement et visuellement la continuité naturelle du sens. Cette élaboration, extrêmement précise, dont les matériaux choisis sont dégagés de toute emphase, voire neutralisés, crée pourtant, less is more, une frontalité dont les scènes, saisissantes, sont irréductibles à elles seules. Leur inachèvement suspend leur totalité souveraine en fracturant par le milieu (le tiret —) le socle de leur position : la fin de la 5e page de la 1re section de Way, « en marchant », formalise la voie du livre et ses effets de centrage/décentrage spéciaux par ce « ça—le/mon-/de matériel/—arrivant//ainsi », et fait revenir le lecteur sur tout ce qui résonne dans l’ensemble du livre, ça et là, d’inscriptions rapides en flash aveuglant.
À ce moment explicite de violence : « comme avec ce garçon—ou homme—qui s’était hissé en haut du mât pour échapper aux flics. Je rentrais chez moi—il avait été frappé par un club—de la bave sortait de sa bouche//lui, criant qu’il venait d’être frappé », il sera constaté qu’il est « le rapport/à/ce qui est/pratiqué—et/faisant/ça/—dans la/vie/des gens » ? Le pronom démonstratif revient souvent « ça—le//mon/de social//—eux—comme/dedans  », comme un projectile lancé il pointe la situation de crise, dans la « série du clodo » « les hommes—lorsqu’ j’étais/sortie dans le froid—furent/découverts couchés dans la rue/morts—à cause du temps ; alors qu’/étant là habituellement quand il faisait plus chaud  ». À l’horizon de leur corps sous le plastique, passent, dans celui, nerveux, du phrasé-Scalapino, des cargos et des plateformes pétrolières, un président (de Reagan à Bush), tous « forcent l’existence d’un rapport » dont se dégage bien ici l’analyse marxiste.
Way touche en effet cette voie, elle fait rentrer une lutte de classes, de sexe et de race dans la fente d’une langue revêche à la théorisation, mais qui n’hésite pas à en loger les bribes, aussi féroces qu’elles sont à la crête d’un balbutiement que seul le poème prend en charge et renouvelle. Dans ce battement, qui fait que l’on est in, ou out, il y a beaucoup de corps, des corps pliés, comme dans la série « Meat mass » de Sekula, ou insultés comme dans le Mimic de Jeff Wall (réécrit en 9 vers p. 46), il y a des corps fugitifs, des cadavres, des corps-flics ou fous. Mais aussi de la jouissance, représentée (« l’homme—même/pensant aux femmes/—les émotions—à leur sujet—passant/devant les cabines—des clients—et les autorisant/à s’appuyer et à les lécher entre leurs jambes—comme/une part de leur geste ») et appelée ( « —sa/jouissance/quand avec lui—le/bouton de nénuphar/est dans/l’homme lui l’ayant/avalé plus/tôt—lui ne jouissant pas »), que Scalapino a le tact d’écrire sans décrire, car la violence est toujours laissée, à la fin, aux marges : seule réponse « concernant/la question mater-/ialiste—bien/qu’ils possèdent/ça ».

Emmanuel Laugier

Way
Leslie Scalapino
Traduit de l’anglais (USA) par Isabelle Garron & E. Tracy
Grinnell, Éditions Corti, « Série américaine », 162 pages, 19

Mimic au dehors Par Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°219 , janvier 2021.
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