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Égarés, oubliés L’harmonie du dessin

mars 2021 | Le Matricule des Anges n°221 | par Éric Dussert

Ex-missionnaire protestante, Marthe Arnaud raconte son expérience dans un livre délicat mais vrai. La colonisation en mauvaise passe.

Sans que l’on sache bien depuis quand, pourquoi et comment, Marthe Arnaud était une amie de Samuel Beckett. On suppose que cela date d’une époque où l’auteur de Molloy fréquentait le XIVe arrondissement de Paris. Du moins, cela se répète d’essai sur Beckett en essai sur Beckett. Mais on ne peut guère en être sûr puisque, le personnage de Marthe paraissant secondaire, on ne lui a pas accordé d’entrée dans la biographie de Beckett. On trouve cependant une légère trace d’elle dans sa correspondance. Marthe n’était cependant pas n’importe qui : elle était la compagne de Bram van Velde (1895-1981). Par son entremise Samuel Beckett aurait rencontré ce dernier. À moins que son frère Geer van Velde ne s’en soit mêlé, on ne sait plus. Quand on songe au nombre considérable de livres, textes, conférences, expositions pondus sur les relations entre l’écrivain et le peintre… on y trouverait de quoi à remplir une bibliothèque. Marthe ? À peine un feuillet. C’est dommage car selon toute apparence Marthe Arnaud était un être rare, dévoué, une intelligence fine et engagée, une nature d’exception qui a eu, il fallait s’y attendre, une vie bousculée où les difficultés ont proliféré. Sa relation avec Bram van Velde date de 1936. Bram venait d’être expulsé d’Espagne où il avait passé quatre années et perdu sa femme Lily de maladie. On était en pleine guerre civile là-bas. Marthe rentrait elle de Zambie où elle avait été missionnaire protestante. Elle se nommait en réalité Marthe Kuntz, originaire des montagnes d’Alsace lorsque celles-ci étaient allemandes, née en 1887. Sous le nom de Marthe Arnaud, elle est alors sur le point de publier le récit à peine fictionné de son expérience africaine dans la collection « Ciment » destinée à « la sauvegarde de la Culture et à la construction d’une littérature réaliste et sociale », dirigée par Renaud de Jouvenel, aux Éditions Sociales Internationales. L’anthropologue Marcel Griaule offre à Manière de Blanc. La colline aux grandes antilopes (1938) une préface efficace : « Elle a vu les Noirs comme ils sont ; elle les a aimés comme ils sont. Elle a vu les Blancs parmi les Noirs ; elle les a moins aimés. (…) Ce livre donne à réfléchir. Il est d’un bon témoin qui a compromis sa santé pour le vivre et l’écrire et qui a su mettre, noir sur blanc, un pan de la misère, un de l’embarras des hommes.  »
Marthe Arnaud était rentrée malade en effet d’Afrique, atteinte de paludisme, anémiée, le cœur malade. Le climat africain n’est pas bénin, même sur la colline des grandes antilopes, au-dessus des méandres du fleuve Liambaï : « Du jour au lendemain, l’hiver aux nuits fraîches fit place à l’ardent printemps, le soleil devint un Moloch qui brûle, dessèche, abolit la pensée, tue l’énergie et lacère le corps ».
Son livre connaît un succès notable. Il est publié en feuilleton dans L’Humanité en juin 1939. Pierre de Massot le loue dans les Nouvelles littéraires, René Maran dans Commune (janvier 1938) où il relève le tact de Marthe lorsqu’elle dit « ce qu’il importe de savoir de l’œuvre coloniale  » et des méthodes des congrégations religieuses pour étendre leur influence… Et de conclure : « Manière de blanc est de ces ouvrages qu’on a devoir de répandre autour de soi. » La colonisation, qu’elle soit de commerce ou de culte, provoque désormais la réprobation.
« Le missionnaire Remington dut rentrer chez lui pour affaires de famille. La station de Kakotomboué Hill fut fermée, et Lise transférée (… Elle) apprit vite que là, traiter les Noirs en amis était considéré de mauvais goût, et qu’il convenait de leur parler d’un air distant. Mrs Haughton n’en usait pas autrement avec ses domestiques, et en particulier avec Mouanangombé, son cuisinier, dont l’allure de jeune dieu lui imposait malgré elle, et qu’elle tenait d’autant plus à distance. (…) Lise eut l’intuition qu’ici encore, un nœud de la natte était mal noué, et détruisait l’harmonie du dessin. »
Le livre connaît une réédition en 1947 dans la collection « Désir de lire » de l’Union des Femmes Françaises, entre un roman de Balzac et Un cœur virginal de Remy de Gourmont. Bram van Velde qui avait échoué à quatre reprises à donner à la première édition du livre une illustration de couverture (les essais ont été exposés à Beaubourg en 1989) parvient à illustrer la couverture du prochain livre de Marthe, beaucoup plus tardif : Enfants du ventre (Réclame, 1949). Ce sont des contes africains à la mode de Marthe.
Dans le logement qu’ils occupent tous deux, des masques et des tissus africains ornent les murs. Leur situation est précaire, Marthe est malade et le peintre ne connaît encore que le soutien de Samuel Beckett. Le succès n’est pas encore à sa porte. Bientôt ils s’installent à Fox-Amphoux dans le Haut-Var. Avec la très courte pension de l’ex-missionnaire, ils ont traversé tant bien que mal la guerre et partagent ensuite une misère de plus en plus éprouvante… Les lettres qu’ils échangent lorsque Marthe doit monter à Paris pour gagner de quoi subsister – elle dispose d’une chambre rue Bobillot dans le XIIIe – sont déchirantes (Verdier, 2012). Dans son français maladroit, Bram écrit : « Nous devons rester aussi calme que possible ma chere Marthe, surtout ne pas nous perdre dans le douleur  ». Plus tard : « écrie moi de temps en temps que je sache que tu n’est pas trop triste dans ton absance de Paris. moi tout les jours ou presque je lutte avec mon toile qui me epuise entierement mais j’ai bon espoir de le terminer un jour. »
Le 11 août 1959, Marthe, qui est à nouveau à Paris pour travailler, est renversée par un véhicule. Elle ne survit pas au choc. Bram lui a écrit la veille.

Éric Dussert

L’harmonie du dessin Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°221 , mars 2021.
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