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avril 2021 | Le Matricule des Anges n°222 | par Pierre Mondot

Au printemps dernier, au lieu de pétrir son pain comme tout le monde, Delphine de Vigan décide de s’aventurer dans la forêt profonde de Youtube. Le piège est connu : on consulte innocemment un tutoriel pour remplacer les essuie-glaces de la Clio et on termine trois heures plus tard, essoré, devant un florilège des Marseillais à Dubaï. Au cours de son errance, la romancière découvre le contenu des chaînes dites « familiales » où de jeunes mères désœuvrées exhibent la vie de leurs progénitures. Ce qu’elle voit la terrifie. Les séquences d’unboxing notamment, qui recueillent des millions de vues : les enfants déballent des cadeaux (jouets ou sucreries) en poussant de petits cris d’extase. Du porno pour mômes, avec des scènes d’orgasmes nappées de Nutella ou de fraises Tagada. Ailleurs, elles proposent à leurs rejetons des « Yes challenge » (dire oui à tout ce qu’ils demandent pendant un laps de temps défini) ou des défis plus oulipiens dans les rayons du supermarché comme « j’achète tout ce qui est jaune, j’achète tout ce que tu écris, j’achète tout ce que tu dessines, si tu devines tu achètes ». Ô servitude infâme imposée à l’enfant ! Révoltée par ces Thénardier 2.0, Delphine prend la plume.
Les Enfants sont rois débute par l’enlèvement de la petite Kimmy Diore, qui partage la vedette de la chaîne Happy récré avec son frère Sammy. Mais pour que le lecteur mesure mieux l’ampleur du phénomène, il faut auparavant remonter au mois de mai 2001 et la première saison de Loft story. L’origine du mal, selon l’auteure : « Cette volonté d’être vu, reconnu admiré. Cette idée que c’était à la portée de tous, de chacun. » Le commentaire semble trahir davantage une gêne sociale que morale : ce qui heurte, ce n’est pas tant la privation de liberté ou le dispositif de surveillance que l’intrusion brutale du petit peuple dans la lucarne. Ces gueux, encadrés par le double écrin de la piscine et du poste, voilà le scandale. Le Loft, c’est le même choc qu’Un enterrement à Ornans.
Fascinée par Loana et Steevy, Mélanie Claux, future épouse Diore, rêve du coup de baguette cathodique par lequel elle basculerait à son tour dans la célébrité. Elle a de gros seins et un regard bovin : « de grands yeux qui n’étaient pas sans rappeler les vaches de dessin animé » (car la prose de Delphine de Vigan n’emprunte pas toujours le plus court chemin : « Pendant quelques minutes, il eut du mal à respirer et Clara songea à cette expression, “le souffle coupé”, qu’il employait souvent. »)
Mélanie croit son heure enfin arrivée lorsqu’elle est recrutée pour l’émission Rendez-vous dans le noir. Avec sa poitrine avantageuse, elle imagine que des rencontres en braille lui offrent de solides chances de victoire. Hélas, sa timidité la disqualifie : « Ouh là… farouche, la donzelle ! » s’indigne un candidat lors des palpations liminaires. Comble de l’humiliation, la voilà éconduite d’un jeu qui se tient dans l’obscurité. Quelques années plus tard, elle prend sa revanche en créant sa chaîne Youtube et récolte des milliers de like en filmant ses enfants grignoter des chips les mains dans le dos.
Or un beau jour, voici que sa fille Kimmy est kidnappée. Clara Roussel, « procédurière » à la Crim’ et relais de l’auteure dans le récit, mène l’enquête. Sa rencontre avec Mélanie rappelle Bouvard et Pécuchet  : « “On dirait une enfant” pensa la première, “elle ressemble à une poupée” songea la seconde. » Et l’aphorisme qui suit donne à réfléchir : « Même dans les drames les plus terribles, les apparences ont leur mot à dire. »
Après un départ nerveux et une succession de rebondissements, l’intrigue s’essouffle un peu. La faute à Clara Roussel, fonctionnaire consciencieuse, qui a décidé de scruter la totalité des vidéos tournées par la maman et de les restituer au lecteur. La faute à Hidalgo, aussi : « Aux abords de la porte de Clichy, malgré la sirène, ils restèrent bloqués une bonne demi-heure dans un écheveau inextricable de voitures et de camions. Au carrefour, les travaux n’en finissaient pas. »
Consternée par l’incurie des flics, la ravisseuse se rend. Mais ce n’est pas pour autant la fin du récit. La deuxième partie nous entraîne en l’an 30 après Jean-Edouard. Sans surprise, Kimmy et Sammy sont devenus cinglés. L’aîné, surtout, victime du syndrome de Truman, se croit en permanence épié par des caméras invisibles. Heureusement, comme dans Hänsel et Gretel (hypotexte évident), les deux enfants parviennent à basculer dans le four la vilaine sorcière qui voulait les dévorer : Mélanie est assignée en justice « pour atteinte au droit à l’image, violation de la vie privée et mauvaises décisions éducatives ».
Le roman de Delphine de Vigan possède pour le lecteur l’avantage de respecter les consignes sanitaires : l’auteure garde les mains propres, se tient à bonne distance de ses personnages et permet au vent de circuler librement dans ses pages.

Pierre Mondot

Plate forme Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°222 , avril 2021.
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