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Égarés, oubliés Décrire Venise et partir

septembre 2021 | Le Matricule des Anges n°226 | par Éric Dussert

Passant des lettres, Georges Dubujadoux a laissé un roman bizarre après avoir tenté d’éreinter Freud.

Puisque fleurissent régulièrement dans la presse littéraire des séries documentaires sur les « oubliés », nous avons retenu ce mois un « égaré » qui ne risque pas de finir dans les pages de la concurrence. Ce marsouin pas présentable pour un sou se nomme Georges Dubujadoux. Et c’est pire que ça, parlons franchement, puis qu’on ignore quand il est né (autour de 1900), sans doute du côté de La Rochelle, et que l’on ignore aussi quand il est mort (au cours des décennies qui nous séparent de 1930). On en est arrivé à penser que les deux premières syllabes de son patronyme (Dubu) ont été cause de la publication dans le Mercure de France de son premier roman en feuilleton et d’une paire d’articles. Les mânes de Jarry auraient plané sur « Le club des petites licornes » (sous-titré « Roman des jeunes filles d’hier ») que nous n’en serions pas surpris. Quoi qu’il en soit, Rachilde et Georges Duhamel leur trouvent une place dans le numéro de mars 1922 et les suivants. Soutenues, peut-être dans leur choix par l’esprit (anticipé) des jeunes filles de Montherlant. Ou bien encore de Jarry qui aurait deviné chez Dubujadoux l’amateur de boxe. En 1914, Léon Sée publiait déjà des articles du jeune homme dans La Boxe et les boxeurs, la « revue hebdomadaire illustrée des sports de défense ».
La grande année littéraire de Dubujadoux, c’est 1922. Outre ses petites amies qui folâtrent dans le Mercure de France, son article polémique apparaît dans la vénérable revue, qui faiblit un peu à cette occasion : « Sigmund Freud et son procédé sophistique », ou, comment, déjà, il suffisait de taper sur Freud pour se faire mousser. Michel Onfray n’aura même pas l’avantage d’avoir été le premier… En 1924, Dubujadoux produit au même endroit « Les lettres françaises et l’inconscient » et, dans la foulée, fait paraître un roman qui, par son seul titre, et de notre point de vue forcément très postérieur, évoque à la fois Jean Genet et Raymond Guérin : Notre-Dame des poulpes (Albin Michel, 1924). Son meilleur atout, même si la critique est ambivalente à son endroit. Pierre Bonardi dans l’Ère nouvelle bat le chaud et le froid, tandis qu’André Billy sonne le glas dans l’Œuvre. De fait, le livre est une curiosité où l’on retrouve le goût psychologique d’un Michel Corday, best-seller auquel Dubujadoux dédicace un exemplaire. On se trouve revenu à l’esthétique de l’époque de l’affaire Chambige (Marcel Lami, cf. MdA N°135) montée en littérature par Paul Bourget (Le Disciple, 1885). Reste que Bonardi le place parmi les cinq livres qui méritent d’être lus aux côtés des Frères Durandeau de Philippe Soupault et de La Grève des machines d’Antonin Seuhl (cf. Lmda N°130) – que rééditent justement les éditions La Ronde de nuit (231 pages, 10 ).
Bonardi n’est pas sans réserve : « Son livre était accompagné d’une prière d’insérer prétentieuse, précédé d’une préface sans intérêt (…) j’ai persévéré et ce fut bientôt sans m’y efforcer ; entraîné, au contraire, par un des plus véhéments mouvements tragiques que j’aie jamais ressentis. Soudain, comme un voyageur qui a tâtonné dans les ténèbres et que l’aube remet sur le bon sentier, le roman part avec allégresse et vigueur. On participe alors à une étonnante ascension. Un homme se trouve entre deux femmes, tous trois commandés par leurs hérédités. Ici, lourdes, là légères. » Plus loin, il ajoute : « M. Georges Dubujadoux doit être un timide. (…) il ne faut pas attendre de lui d’abondantes floraisons, mais de somptueuses fleurs de serres ; j’ai toutefois la conviction que peu de débutants ont donné de telles promesses. » Il signale une âpreté à la Mirbeau, sa maîtrise de la psychologie et sa description de Venise qui lui paraît originale. Dubujadoux n’annonce-t-il pas lui-même en prologue qu’il va peindre « La troisième Venise !… La ville de l’introspection et du repliement sur soi-même ». Après La Mort à Venise de Thomas Mann (1912), on n’est plus en territoire inconnu.
L’incipit de Notre-Dame des poulpes a cependant de quoi séduire : « J’avais douze ans et, chaque nuit, j’allais coucher chez mon père, mais, tout le jour, je rôdais par les canaux ; je préférais les plus abandonnés dans les quartiers misérables. (…) Un soir, monté dans mon bachot, je passais sous le pont de la Misericordia. Le soleil déclinait et je crus voir ses rayons obliques frapper la voûte, tandis qu’à l’arrière de ma barque un reflet plus pâle oscillait dans les remous. J’allumai une lanterne et, levant la tête, je découvris, dans une niche, une petite Madone qui me laissa béant d’admiration. » Donnant raison à Bonardi contre Billy, le livre obtient des voix au « Prix sans nom », et sans doute à cause de phrases comme celles-ci : « Personne à la fenêtre, l’enfant a disparu. À la fenêtre se balance un pendu. Ses pieds dépassent de sa robe grise ; ses orteils sont longs et pâles ! Pourquoi a-t-on noué des rubans à ses orteils ? »
« Du sang, de la volupté, et de la mort », c’est ce que relève encore Candide dans Notre-Dame des poulpes, ajoutant : « Le bizarre y semble naturel ». Cela ne suffit pas à tisser un succès et le jeune Dubujadoux, comme nombre d’impétrants, choisit de quitter la lice. Sans doute licencié en droit depuis 1908, il opte pour la « Propagande commerciale » (1925) et se fait le promoteur des entrepreneurs français, un vrai métier pour une vraie carrière.

Éric Dussert

Décrire Venise et partir Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°226 , septembre 2021.
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