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Domaine français Un adieu à la fraîcheur du sauvage

octobre 2021 | Le Matricule des Anges n°227 | par Richard Blin

Bruno Remaury balise la manière dont la modernité a radicalement modifié notre façon d’appréhender ce qui nous entoure.

L' Ordre des choses

Il y a quelque chose d’impitoyable dans la marche en avant de la modernité. Bannissant tout imaginaire, elle nous a fait passer d’un monde dans lequel tout n’était que signes et correspondances à un monde sans ailleurs ni mystère, comme recroquevillé sur son identité. Ce sont quelques moments charnières de cette réalité, captés à fleur de vie et organisés en des tapisseries brodées non pas de concepts mais de chair vive, que nous proposent les livres de Bruno Remaury. Après avoir ainsi envisagé, dans Le Monde horizontal (Corti, 2019), l’évolution de notre rapport au monde, puis, dans Rien pour demain (Corti, 2020), celui de notre rapport au temps, c’est aux métamorphoses de notre rapport aux choses qu’il s’intéresse dans L’Ordre des choses.
Et ce, toujours de la même façon, en regardant le monde à travers des destinées réelles ou inventées, et en entremêlant l’imaginaire et le documentaire, l’essai et le récit. Une démarche qui donne la priorité au sentir sur le comprendre, nous fait croiser la vie d’un chasseur du siècle des Lumières obsédé par la présence d’une fille sauvage – « ce presqu’animal qui se tient au bord des choses, lisière des forêts, berge des rivières, rivage de l’humain » – ou les rêveries d’un enfant qui se réfugie « dans l’entre-deux des choses et vit sur un pied d‘égalité avec les parties inclassées du monde, tel l’homme ancien avec les bêtes et les plantes, lorsque tout ce qui composait la Création obéissait aux mêmes principes, était composé des mêmes éléments ». Une création dont Pline l’Ancien avait, dans son Histoire naturelle, dressé le panorama, et au sein de laquelle naturel et surnaturel, faits et dits, réalités et croyances se côtoyaient, « chaque chose possédant sa valeur propre, sans aucune hiérarchisation ».
C’est avec cette vision du monde, faite d’analogies et de relations de contiguïté, que les Encyclopédistes vont rompre, jetant les bases d’un arbre de la connaissance humaine et d’une hiérarchie où, comme le pensait d’Alembert, « Dieu est au-dessus, l’homme est au centre et le reste, tout le reste, est en dessous ». Avec en point de mire l’idée d’un homme universel régnant sur les choses. Auparavant Linné avait recensé, renommé et classé dans un système à cinq divisions – la Classe, l’Ordre, le Genre, l’Espèce, la Variété – l’ensemble de la nature « afin que rien ne reste dans le désordre et l’obscurité ».
Chasser la part d’inconnu, dresser des palissades entre sauvagerie et civilisation comme Robinson Crusoé sur son île, puis comme le « mouvement des enclosures » qui, au XVIIIe siècle fera passer la société rurale anglaise d’un système collectif « fragmenté et ouvert », à un système « individuel, unitaire et fermé ». Ce mouvement, pionnier de la modernisation agricole, est celui d’une destruction créatrice qui, avec l’expulsion et le déplacement des populations, entraînera la disparition d’un lien ancestral aux choses et à la terre. Une terre dont la nature originelle avait déjà disparu avec la mort du dieu Pan et la disparition des nymphes, centaures et satyres que peignait Piero di Cosimo. Même si, en Sicile, au XVIIIe siècle, on pouvait encore en partager l’esprit lors de la fête des carrefours qui se déroulait le jour de la première lune noire de printemps, sous le patronnage d’Hécate, déesse des magiciennes et des sorcières. Des sorcières à qui on fit la chasse en pleine montée du savoir et de la raison, et qui « loin d’être les dernières proies d’un archaïsme obscur, sont au contraire parmi les premières victimes du capitalisme naissant ». Chasser les sorcières, « c’était combattre ce que la culture projette dans la femme d’une nature puissante et incontrôlée afin de la faire rentrer dans l’ordre des choses quitte à ce que ce soit par la brutalité ».
En tissant petites et grandes destinées, en entrelaçant figures et rituels, instants singuliers et faste de la pensée sauvage, Bruno Remaury les fait entrer en concert pour mieux nous donner à éprouver la façon dont notre monde s’est retrouvé dominé « par la connaissance d’abord, par l’organisation ensuite, par l’exploitation enfin ». Un monde où le non-humain est au service de l’humain et à l’horizon duquel se profile la mort de la terre. C’est cela « l’ordre des choses », un monde où l’excès de raison engendre l’injustifiable, un monde vide d’inconnu, d’indistinct et privé des saveurs de l’étrangeté, celles qui dépossèdent, désapproprient, dépaysent. Tout cela, Bruno Remaury le dénonce avec une volupté noire, qui est sa façon de faire de la littérature le lieu d’une inquiétude lucide.

Richard Blin

L’Ordre des choses
Bruno Remaury
Corti, 180 pages, 17,50

Un adieu à la fraîcheur du sauvage Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°227 , octobre 2021.
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