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Domaine français La guerre des classes a bien lieu

novembre 2021 | Le Matricule des Anges n°228 | par Thierry Guichard

Depuis quatre ans Arno Bertina suit la lutte des ouvriers et cadres de l’usine GM&S de La Souterraine (Creuse). Et recueille leurs paroles, leurs sourires et leurs larmes pour dire la violence tue d’un libéralisme de margoulins.

Ceux qui trop supportent

Il y a des postures qu’on ne peut tenir longtemps. Arno Bertina avait coutume de dire que son engagement politique appartenait à sa vie de citoyen, pas à son rôle d’écrivain. Mais la pression du « plafond de verre » aura été trop forte : après la publication de Des châteaux qui brûlent, le citoyen Bertina rencontre les salariés de GM&S dont la lutte va les conduire sur les marches du festival de Cannes lorsque Lech Kowalski y présente On va tout péter son documentaire sélectionné par la Quinzaine des réalisateurs. Et va commencer alors une forme de compagnonnage entre l’écrivain et les ouvriers en lutte. Emblématique, leur combat révélait l’injustice flagrante d’un système qui offre des millions d’euros (argent public irrigué par le CICE) à de vulgaires escrocs en cols blancs et jette dans la misère ceux qui pourtant en respectent toutes les règles.
Comment signer de son nom, une histoire collective à laquelle on n’a pas pris part (sinon comme témoin) ? Arno Bertina choisit ici de se faire le réceptacle des nombreux entretiens qu’il a menés avec les Yann Augras (tué en juin 2020 dans un accident de la route), Patrice Mancier, Vincent Labrousse, Serge Mignon, Michel Prudhomme, Élodie X, Julia Y, Stéphane Ledormand, Olivier Leberquier, Patrick Brun, Christian Durand… Mais ce qu’il entend, ce qu’il voit génère en lui une vraie et saine colère : ce sera dans les notes de bas de page qu’elle s’exprimera le plus comme si le texte de ce documentaire ne lui appartenait pas, comme s’il n’était que l’aimant qui recueille le collectif des paroles. Sauf lorsqu’il s’adresse à son lecteur : « Désormais je n’utiliserai plus que l’expression “forces de l’ordre” pour désigner ici, indifféremment, les directions, les actionnaires, Emmanuel Macron, un CRS. »
On n’ira pas ici parler de cette objectivité que les mauvais journalistes agitent comme un leurre pour ne pas prendre d’autre parti que celui du pouvoir. Bertina est résolument du côté des ouvriers et des cadres de l’usine, contre les différents repreneurs avides de récupérer les subventions sans contrepartie du CICE avant de déshabiller un peu plus l’outil de production. Mais l’écrivain n’est pas un dictaphone : ce qui lui vient (paroles, gestes, rires et pleurs), il le passe au filtre de la réflexion et de la langue. Depuis le motif, depuis la vie de ceux qu’il accompagne, il tente de démonter le mécanisme d’un système mondialisé. Il nourrit les témoignages de lectures, d’autres rencontres. Il confronte les mots de la domination à la réalité dont ils sont le masque tel le fameux Plan de Sauvegarde de l’Emploi (PSE) : « nous nous trouvons face à un bijou de la langue managériale créolisée par les tenants de l’ordre social (Arrondir les angles, émousser les mots qui disent trop nettement la réalité, les travailler jusqu’à ce qu’on entende “emplois sauvés” en lieu et place de “licenciements”). »
Surtout, Ceux qui trop supportent fait émerger, au fil des témoignages, la force du collectif, l’intelligence de la lutte. C’est d’ailleurs là que le conflit rejoint l’écriture : la page à écrire fait émerger une forme d’intelligence qui émeut l’écrivain. Lorsque les ouvriers dont l’emploi est maintenu pleurent leurs copains licenciés – et Bertina d’écrire entre de pudiques parenthèses : « (J’aurais voulu écrire un livre qui ne mentionne pas les larmes des ouvriers…) » –, lorsqu’à l’annonce d’une victoire aux prud’hommes le 21 mai « Vincent Labrousse n’a pas pris le micro pour se féliciter de cette nouvelle étape mais pour fêter l’annonce d’un cessez-le-feu entre Hamas et Israël, car “la Guerre empêche tout” », Bertina applaudit : « Ces gens-là ne s’en tiennent pas à leur situation. » Et de montrer leur grandeur face à la petitesse d’un Carlos Ghosn. Nourri par la colère, le livre peu à peu impose la possibilité d’une société plus humaine, née d’une lutte qui veut « rester juste ». Ce n’est pas rien ; ça s’appelle l’espoir.

T. G.

Ceux qui trop supportent
Arno Bertina
Verticales, 230 pages, 19 e

La guerre des classes a bien lieu Par Thierry Guichard
Le Matricule des Anges n°228 , novembre 2021.
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