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Domaine étranger De l’autre côté de l’abîme

novembre 2021 | Le Matricule des Anges n°228 | par Thierry Cecille

Témoin survivant, Hans Erich Nossack invente une forme de récit unique pour dire l’indicible : la destruction de Hambourg à l’été 1943.

Le camion tanguait et progressait à tâtons dans le passage sommairement dégagé entre les ruines, sur les éboulis d’immeubles écroulés, tout près des cratères et sous les ponts pliés en deux, desquels pendaient des wagons, telles des guirlandes, jusque dans l’eau des bassins du port d’où émergeait la proue d’une gabare, effrayée par les corps lourds des barges chavirées sur le côté qui, sans vie, allaient à la dérive. Sur les bords du passage étaient posés de longs paquets, et l’on disait que c’était des cadavres ». Nous avons, nous, connaissance de telles images, sur des photographies ou sur l’écran, jadis du Havre ou de Dresde, naguère de Kaboul ou de Kobane – et nous savons qu’il y eut pire, un anéantissement plus total encore, à Hiroshima et Nagasaki. Mais pour Hans Erich Nossack cette vision dantesque est inédite, tout comme fut inouï le vacarme des nuits successives de bombardements sur sa ville, Hambourg. Par un heureux hasard, il l’avait quittée peu auparavant, pour s’octroyer, avec sa compagne, quelques jours de repos dans la campagne proche. C’est de là qu’ils devinèrent « l’effondrement », virent affluer les premiers réfugiés, retardèrent le moment de retourner dans la ville, sachant par avance qu’ils avaient, comme tant d’autres, « tout perdu  ».
Nossack précise, à la fin de ces pages à la fois denses et elliptiques, fiévreuses et retenues, mêlant le constat objectif et la méditation métaphysique : «  Écrit en novembre 1943 ». C’est qu’il y avait pour lui, sans doute, une sorte d’urgence vitale à entreprendre ce récit, il avoue éprouver comme une conscience intime du devoir de témoigner : « Je me sens chargé de la mission d’en rendre compte ». Mais le doute parfois s’immisce : « À quoi bon consigner tout cela ? » Comment raconter et décrire ce qui, jusqu’alors, n’avait jamais eu lieu ? « Non, on n’avait pas besoin de pleurer. Ce qui nous entourait ne rappelait en aucune manière ce qui était perdu. Ça n’avait rien à voir. C’était quelque chose d’autre, c’était l’inconnu, c’était à proprement parler le Non-Possible  ». Il lui faut donc inventer une forme et peut-être même une langue pour approcher l’énigme de ce qui vient de se passer. Il se fait alors enquêteur, chercheur de traces, il observe et recueille scènes entraperçues, objets et lieux détruits, paroles et rumeurs – et toujours l’anime une « infinie pitié envers toute créature ».
Lors d’une de ces nuits de cauchemar, dans le reflet des incendies, « deux pins nains avaient brisé le charme paisible de leur existence et s’étaient métamorphosés en loups noirs voraces ». Çà et là Nossack repère « des prisonniers en vêtements rayés  » qui sont chargés de débarrasser la ville de ses morts – et il se demande ce qu’on peut bien faire d’eux. Les rats et les mouches ont envahi les ruines et il s’attarde sur celles-ci, « d’un vert irisé et grosses comme on n’en avait jamais vu ». Il remarque que personne n’exprime de colère ou de désir de revanche envers ceux qui ont bombardé la ville, mais à l’inverse sourd une sorte de mépris envers le pouvoir nazi qui n’a pas pu empêcher la catastrophe. C’est l’été, torride, mais chacun pense déjà à l’hiver : quel sera leur abri ? Que deviendront-ils ? Beaucoup semblent apathiques, comme ralentis, certains ne cessent d’errer, tels des fantômes, dans les gravats de ce qui, hier encore, était leur vie. Nossack tente de comprendre : « Les gens se sont-ils faits plus légers pour pouvoir mieux supporter l’adversité ? » Des gestes, enfin, peuvent aussi devenir des symboles, mystérieux, à décrypter : « Nous avons vu, dans une maison encore debout, solitaire et intacte au milieu du désert de ruines, une femme faire ses vitres. Nous nous sommes poussés du coude, arrêtés net comme fascinés, pensant voir une folle. La même chose est arrivée quand nous avons vu des enfants nettoyer et ratisser un jardinet ». Thierry Cecille

L’Effondrement
Hans Erich Nossack
Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Boyer et Silke Hass
Héros-Limite, 80 pages, 16 e

De l’autre côté de l’abîme Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°228 , novembre 2021.
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