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Domaine français L’envers de la musique

janvier 2022 | Le Matricule des Anges n°229 | par Richard Blin

À travers la vie de quelques musiciens du Grand Siècle, c’est le rapport au corps, à l’amour et à la mort qu’explore Pascal Quignard.

Penser, écrire dans les marges de la société et de l’histoire, revenir vers l’origine – du langage, de la musique, de l’amour –, arracher à l’oubli des figures dédaignées ou inconnues, recueillir, collectionner un peu de ce qui fut, s’approcher toujours plus de cette réalité occultée qui gît sous l’indicible, voilà ce qui nourrit l’œuvre de Pascal Quignard, et innerve L’Amour la mer, son nouveau roman.
Il se passe en France, au cœur de ce XVIIe siècle qui lui tient tant à cœur, un siècle marqué par la Fronde, les rébellions, les guerres civiles et religieuses, les épidémies, les émeutes des affamés ou des révoltés. Du sang partout, un enfièvrement général qui a pourtant vu naître le baroque comme esthétique, comme sensibilité même à la réalité de cet abîme. « Qu’est-ce que le monde baroque ? Un prélude sauvage, (…), vierge, contrastant, déchirant, intense, de plus en plus asocial, pour ainsi dire privé, jamais vu. C’est le prélude en ut mineur que Monsieur Froberger a su écrire, à la fin du mois d’août 1652, quand Monsieur Blancheroche se rompit le cou sous les yeux de ses amis dans l’escalier de sa maison, rue des Bons Enfants, à Paris. » Froberger, un colosse pourvu d’une oreille absolue, un homme qui passa sa vie « à guetter un événement qu’il ne pouvait pas prévoir mais qui bouleverserai tout, qui irradierait les heures, qui confirmerait tous les désirs qui l’obsédaient ». Un claveciniste hors pair qui fut maître de chapelle de l’empereur Ferdinand à la cour de Vienne avant d’être au service de la duchesse Sibyle de Wurtemberg. Un musicien en quête de la musique la plus neuve, la plus spontanée, « la moins mesurée, la plus désordonnée, la plus émotive ». Une musique qui n’existe pas et dont il fit sa passion, comme les autres musiciens baroques que Quignard a fait revivre dans Le Salon du Wurtemberg, La Leçon de musique et Tous les matins du monde.
C’est sa vie, et celles de ceux dont il fut proche, qu’évoque L’Amour la mer, un livre à la texture éclatée, construit sur un principe d’alternance et un rythme saccadé multipliant les séquences. S’affranchissant de la chronologie et de la continuité linéaire, il est à l’image de la vie, qui est souvent imprévisible. Alors Quignard taille, condense, ne garde que le vif de ces vies, ce qu’elles ont de déroutant, leurs béances et leurs extases. D’où une écriture trouée, lacunaire, une narration fragmentée qui juxtapose scènes, images, tableaux, fait sonner les contrastes, joue des effets d’attaque, produit une attente. Une discontinuité, un montage qui procure au lecteur le plaisir de recoller les morceaux et engendre une suite quasi musicale, une consécution qui permet le renouvellement de l’impulsion, produit des effets d’échos et de retour.
C’est ainsi que nous est révélé, par bribes, l’amour dévorant, sexuel, farouche, qui a uni, par deux fois, Thullyn – une fille du bord de la Baltique, une élève de Sainte-Colombe devenue une joueuse de viole renommée qui se serait damnée pour la musique – et Hatten, un compositeur, « peut-être le plus savant des harmonistes du monde baroque », qui, passé 30 ans, n’a plus jamais voulu jouer en public ses œuvres. Deux fois neuf mois, ils furent parfaitement heureux, s’arrachant aux proches, allant d’auberge en auberge, s’élançant sans cesse en direction la mer – « Nous étions irrassasiables de lumière et de houle » – jusqu’au jour où Thullyn l’abandonna une première fois sans explication. Une éclipse qui laissa Hatten désarçonné, déserté, ne cherchant que « la substance apaisante du noir ». Puis un jour, dans Paris, il se retrouva nez à nez avec elle pour la seconde fois de sa vie. « Jamais ils n’évoquèrent entre eux la rupture qui avait ouvert un abîme sous leurs pieds. » Et ils se reperdirent, Hatten ayant choisi de fuir, s’émancipant brusquement des conseils que la jeune artiste prétendait lui donner pour confirmer sa gloire auprès des autres musiciens. « Nous ne savons pas ce qui nous conduit à notre perte dans le regard de ceux que nous aimons. » Thullyn, qui était une femme « sidérée par la mer » regagna celle de son enfance et confia toute sa douleur à la musique. Quant à Hatten, il se replia sur sa terreur en découvrant l’étendue du saccage.
L’amour, ce qu’il est, la sidération qu’il provoque, le silence qui le nimbe, les difficultés à le dire forment le fond de ce roman qui réinvente le passé à partir de la propre mythologie intime de son auteur. Qui traque aussi la puissance et la violence de ce qui nous précède, sur fond d’amour d’une musique qui « crypte et retrouve », est un phrasé sans phrase qui ressuscite le perdu.

Richard Blin

L’Amour la mer
Pascal Quignard
Gallimard, 388 pages, 22

L’envers de la musique Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°229 , janvier 2022.
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