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Domaine français Aventurier de lui-même

juin 2022 | Le Matricule des Anges n°234 | par Richard Blin

Au terme d’un livre poignant qui explore l’origine de sa difficulté à habiter sa vie, c’est un nouveau rapport au désir d’écrire que décèle Stéphane Lambert.

L' Apocalypse heureuse

La question de l’intime et celle du processus de création convergent toujours chez Stéphane Lambert. Qu’il évoque ses morts (Mes morts, Le Grand Miroir, 2007), sa réalité corporelle (Mon corps mis à nu, Les Impressions nouvelles, 2013) ou la vie et l’œuvre d’artistes comme Beckett, Hawthorne, Melville, Rothko, de Staël, Goya, Spilliaert, ou Klee (tous chez Arléa), ce qui le requiert tient à ce qu’il reconnaît chez eux d’une façon de donner à voir ce qui gît hors de la clarté, d’ouvrir des labours vifs dans ce qui était censé les abattre ou les égarer. À une manière aussi de voyager sans arriver, d’exprimer l’exigence muette mais impérieuse d’une expérience secrète. Une absence d’apaisement, un climat que l’on retrouve dès les premières lignes de L’Apocalypse heureuse, un livre qui dans sa forme et dans la vision de l’écriture qu’il déploie, cherche le chemin d’une paix libératrice.
En se rendant à un rendez-vous chez un thérapeute, Stéphane Lambert, qui aimerait ainsi pouvoir se délivrer d’un certain nombre de hantises et s’affranchir de ses peurs, se retrouve dans l’immeuble où habitait l’ami de ses parents qui a abusé de lui trente ans plus tôt. Le choc est violent et va enclencher toute une série d’évocations. Non pas celles des abus qu’il a subis – ces faits sont à l’origine de son premier roman, Charlot aime monsieur (republié en 2015 par Espace Nord) – mais toutes celles qui ont trait à la puissance de ce qui se défait, et à la perte de la cohérence intime de son identité. D’où un texte divisé en blocs de vérités, en aller et retour du présent au passé, le tout porté par une parole questionnant la faille sur laquelle s’est construite sa vie d’adulte. Une parole qui témoigne d’un incessant combat avec l’ange et la bête, dit la destruction de la famille et les affres de l’impuissance à s’en sortir. Une façon de parler de soi qui analyse avec lucidité ce qui disloque comme ce qui s’est encrypté suite au mutisme de ses parents face à ce qui lui était arrivé. « J’avais honte de ce que j’avais vécu. J’avais honte d’y avoir trouvé du plaisir. »
Ce silence parental – un non-dit qui dissimule leur lâcheté et leur indifférence – allait nourrir le terreau de la faute, et entraîner le développement d’un long processus de culpabilisation. Une relation troublée à soi et aux autres à laquelle allait s’ajouter la catastrophe « insidieuse et durable » que fut pour lui la séparation de ses parents « parce que mon père et ma mère, cela allait forcément ensemble ». Il a 12 ans, et l’image du « camion de déménagement » faisant « marche arrière » pour l’emporter avec son frère et sa mère loin d’un père désespéré, allait rythmer obsessionnellement le temps à venir. « Il n’existe de réalité que mouvante, notre perception variant au gré des illusions que nous acceptons progressivement de perdre et d’autres auxquelles nous restons farouchement attachés. »
Entre une mère qui se contentait de la banalité quand, lui, rêvait « d’extraordinaire », et la faillite d’un père dépressif, l’adolescence fut chaotique et hantée par un sentiment d’exclusion. Heureusement, il y avait les livres. « Ils faisaient entendre des voix discordantes qui rendaient moins aride ma différence. » Et Stéphane Lambert de comprendre peu à peu, au fil de ce cheminement à l’intérieur de soi, et au fil de ce qu’il vivait parallèlement à l’écriture de ce livre – le déclin puis la mort de son père, la rupture avec son compagnon, le début d’un nouvel amour – qu’il n’avait écrit que pour « bâtir un rempart contre le sentiment de dislocation ». Que pour se préserver, faire entendre « ce qui échoue » et ce qu’il y a de plus secret dans l’être. Comme si écrire avait été sa seule façon d’exister. Et de prendre également conscience, alors qu’il séjourne sur une île des Cyclades qui doit sa beauté tragique aux dévastations causées par de terribles éruptions volcaniques, et qui n’est distante que de quelques dizaines de kilomètres de l’endroit où Saint Jean a écrit l’Apocalypse – un terme qui, étymologiquement dit la révélation –, qu’il est temps pour lui de sortir de son « terrier d’écriture ». Que la joie peut aussi germer de la désolation, que la création ne peut pas se réduire à sa seule face sombre. Que si la littérature ne sauve de rien, elle a aussi pour raison d’être de rappeler ce qui fait l’essence du vivant, et qu’il est temps désormais de cesser de vivre à côté de sa vie, d’accepter de « mourir joyeux comme un poète » (Novalis), et, dans cette attente, de privilégier la région de l’âme où la beauté s’oppose à l’effroi.

Richard Blin

L’Apocalypse heureuse
Stéphane Lambert
Arléa, 184 pages, 19

Aventurier de lui-même Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°234 , juin 2022.
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