Y aurait-il, parmi les sans-voix, certains plus inaudibles encore que les autres ? parmi les invisibles, certains plus invisibles encore ? C’est ce que semble ici penser Slimane Touhami : « Si l’immigration maghrébine s’écrit indéniablement dans la couronne des grands ensembles, à la fois centre et hors-lieu pour des vies enfermées, elle évolue également dans d’autres espaces tels que la “campagne”, la ruralité des fermes et des petits villages qui fleurent bon le terroir constituant le revers d’un exil communément réduit à un phénomène urbain ». C’est donc un « Arabe des champs » qui va ici se raconter : Slimane Touhami, aujourd’hui anthropologue et « transfuge repenti », va se faire le « porte-voix » des « Princes de Cocagne ». Cette antiphrase ironique et attendrie à la fois désigne les ouvriers agricoles, immigrés maghrébins souvent âgés, qu’il a côtoyés, adolescent, dans ce pays des « coques, boules de pastel cultivé autrefois pour teindre les textiles », entre Toulouse et Marmande. Vont alors se succéder, dans de courts chapitres qui composent chaque fois une unité, choses vues, scènes, anecdotes, dialogues, portraits. Mariant lucidité et empathie, échappant aussi bien à la nostalgie pleurarde qu’à l’amertume, avec parfois un humour discret, il compose ainsi une sorte d’« album de famille ». Voici l’oncle Johnny – « surnom qu’il s’est donné en hommage à son idole des jeunes » – élégant « immigré en sortie », « condensé de fougue juvénile ». Voici Ahmed et ses tirades pour raconter « la tamara, la misère noire », s’exclamant, jurant puis éclatant de rire, « du rire ébréché de ceux qui ont trop vécu ». Tous triment dans les champs – « il n’y a pas de sous-métiers mais il y a des boulots à fuir » – pour de maigres salaires : ce sont bien là des « vies à moitié », des vies mutilées. Slimane Touhami a parfaitement rempli la tâche qu’il s’est fixée : « reconstituer » ce monde aujourd’hui « crépusculaire », « jeter un œil indiscret dans l’arrière-cour du récit officiel, trop lisse pour être crédible ».
T. C.
Les Princes de Cocagne,
de Slimane Touhami,
Les Nouvelles Éditions du réveil, 120 pages, 12 €
Domaine français Passé composé
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Thierry Cecille
Un livre
Passé composé
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.

