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Traduction Sabine Porte

septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256

Le Polonais de J.M. Coetzee

Romancier, essayiste, traducteur, critique, linguiste, professeur, J.M. Coetzee poursuit dans ses œuvres un dialogue singulier avec les classiques, de Virgile à Defoe, Dostoïevski, Kafka, Musil ou encore Beckett. À la question « Qu’est-ce qu’un classique ? » posée dans une conférence donnée en 1991, Coetzee répond : « ce qui survit aux pires attaques de la barbarie, et qui survit parce que des générations n’ont pu se permettre de lâcher prise et donc se sont accrochées à tout prix ». Épure de roman, plus que novella, Le Polonais se place sous l’ombre tutélaire de Dante, le Dante de La Vita Nuova, à jamais épris de Béatrice qu’il n’a croisée qu’à de rares occasions dans sa vie. Une fois encore, Coetzee y convoque la figure de l’artiste, non pas un créateur, mais un exécutant. Witold Walczykiewicz, un pianiste polonais, célèbre interprète de Chopin invité par un cercle musical à se produire à Barcelone. C’est sur la musique, et plus précisément sur la révélation que fut pour lui la découverte de Bach et son Clavier bien tempéré, que Coetzee se fonde pour définir la nature du classique. Witold est donc de ces exécutants dont parle Coetzee, qui soumettent l’œuvre à l’épreuve continuelle de la performance, et ce faisant, sont garants de sa survie. Septuagénaire grand et sec, austère, se comparant à l’acteur Max Von Sydow, qui affronte la mort aux échecs dans Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman, il n’est pas sans évoquer l’image de Coetzee. Mais Coetzee se joue des ressemblances et comme dans L’Âge de fer, Foe ou encore Elizabeth Costello, c’est à la femme qu’il confie la voix narrative, inversant la structure du texte classique : Beatriz, élégante Barcelonaise d’une quarantaine d’années, mariée, chargée d’accueillir le pianiste, qui s’éprend aussitôt d’elle. D’emblée, entre les deux personnages, les dissonances surgissent : Witold et Beatriz s’expriment non dans leur propre langue, mais en anglais, elle n’est pas sûre de le comprendre, le trouve guindé, n’aime pas son interprétation sèche de Chopin. Si Chopin est important, lui explique-t-il, c’est « qu’il nous parle de nous. De nos désirs. Qui parfois ne sont pas clairs pour nous. (…) Qui parfois sont des désirs de ce que nous ne pouvons pas avoir. De ce qui nous dépasse », ajoutant : « Pour comprendre, il faut se taire et écouter. »
S’engage entre eux une lutte dont l’enjeu, pour le personnage de Beatriz, n’est pas tant le pouvoir que l’émancipation, la quête de réciprocité, d’égalité, elle refuse de n’être que le spectre de la Béatrice de Dante, l’ange qui saura veiller sur lui et le sauver, oppose un scepticisme presque rageur à sa passion résignée. Son ambivalence cependant est perceptible, soulignée par la structure du roman, dont les paragraphes numérotés en une succession de séquences parfois contradictoires, impulsent un élan et inscrivent en creux une autre voix, voix du silence, du doute, de l’indécision, du non-là qui semble marquer et la liberté du personnage et celle du lecteur. L’ambivalence du pianiste également, qui se révèle poète de la passion érotique. Il y a quelque chose d’à la fois comique et douloureux de les voir se débattre ainsi dans leurs contradictions. En définitive, l’issue de la lutte n’importe guère, l’essentiel est dans cette confrontation à l’autre et à soi-même, dans son désir, ses complexités, ses représentations, ses manques, ses souffrances.
Dès l’incipit, Coetzee a brouillé les pistes, plaçant le scripteur à la fois hors du champ et dans le champ de la fiction. Les identités se multiplient, d’autant que le texte est une chambre d’échos où résonnent les voix d’autres personnages de Coetzee, Julia de L’Été de la vie, Elizabeth Curren de L’Âge de fer, Paul de L’Homme ralenti, Susan de Foe, ou encore Elizabeth Costello, tous confrontés aux mêmes questionnements sur la vieillesse, l’impossible communication, la compassion, l’histoire, la vérité, la fiction. Elles se mêlent aux voix de Béatrice, Dante, George Sand, Chopin, peuplant le roman comme autant de fantômes errant avec les personnages dans la topographie du désir que livre Coetzee, de Valldemossa, à Majorque, lieu des amours tumultueuses de Sand et Chopin, à Varsovie, terre natale du compositeur et jusqu’à l’au-delà de Dante.
Lorsqu’Anne Freyer et Laure de Vaugrigneuse m’ont confié la traduction du Polonais, j’ai été intimidée et émue à l’idée de traduire Coetzee, d’autant que Sophie Mayoux et Catherine Lauga du Plessis avaient avant moi fait un travail admirable. La nature même de la traduction est au cœur du roman. Littéralement, au travers d’un personnage de traductrice chargée de traduire les poèmes du Polonais. Mais aussi indirectement, dans les échanges entre Witold et Beatriz et la question de l’interprétation musicale, si proche à bien des égards de celle de la traduction littéraire. « Secrétaire de l’invisible », telle est la description de l’écrivain, empruntée au poète polonais Czeslaw Milosz, que donne Elizabeth Costello, une des voix fictionnelles de Coetzee. « Je me contente d’écrire les mots, de les vérifier, de vérifier que ce sont les bons pour m’assurer que j’ai bien entendu », ajoutant plus loin : « Je suis à l’écoute de toutes les voix. » Ce pourrait être une description quasi parfaite du métier de la traduction, c’est en tout cas ce que je me suis efforcée de faire. Clerc, donc, du secrétaire de l’invisible, je me suis glissée dans les pas de Coetzee et laissé porter par le texte, en essayant de retrouver la concision de son style, cette musicalité épurée qui le caractérise, de faire entendre les dissonances produites par la langue bancale du Polonais, l’ironie, aussi, et l’émotion qui émerge souvent au détour du texte. Ce qui importe, dit Coetzee en parlant d’Elizabeth Curren, le personnage central de L’Âge de fer, « c’est que (…) les morts aient leur mot à dire », « Ainsi donc, poursuit-il, même dans un âge de fer, la pitié n’est pas réduite au silence. » Le Polonais est de ces textes habités d’une profonde nostalgie qui donnent une voix aux morts.

* A traduit entre autres Anne Dillard, Barbara Pym, Anne Tyler. Le Polonais (240 pages, 18 ) paraît aux éditions du Seuil le 13 septembre.

Sabine Porte
Le Matricule des Anges n°256 , septembre 2024.
LMDA papier n°256
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