On (re)découvrait Alice Rivaz (1901-1998) il y a deux ans, avec la réédition de sa remarquée Paix des ruches chez Zoé. Dans ce (troisième) roman écrit en 1947, la Suissesse racontait avec une superbe économie de moyens la servitude quotidienne des femmes (mariées) et les mécanismes de la domination (masculine)… avant même que Beauvoir n’en fasse le cœur de son Deuxième Sexe. Mais les prémices de ces thématiques, et de cette langue, et de cette présence si singulières – pointent dès le début de la guerre, dans les premiers textes que Rivaz produit. Elle a déjà une quarantaine d’années quand, ayant perdu son emploi de sténodactylo au Bureau international du travail (qui quitte ses locaux genevois pour s’installer à Montréal du fait du conflit), elle profite de ce temps enfin libéré pour se jeter à corps perdu – et à temps plein – dans l’écriture. Un premier roman salué par C. F. Ramuz, des nouvelles et, parce qu’il faut bien vivre, des articles et chroniques pour des revues ou la presse locale. Le recueil que proposent aujourd’hui les éditions Héros-Limite en présente une sélection lumineuse (de 1936 à 1977), dont le centre de gravité est constitué par une enquête consacrée aux conditions de travail des femmes publiée de 1944 à 1945 dans l’hebdomadaire de gauche Servir (aujourd’hui disparu).
C’est majoritairement à l’espace « féminin » par excellence qu’est le foyer – le sien propre, ou celui des autres – pas l’atelier, pas l’usine – que cette enquête s’intéresse : au travail à domicile – travail d’appoint, travail de femme, donc doublement déconsidéré. Et lieu de la double peine quand, à la charge de l’épouse, de la mère, s’ajoute celle de l’ouvrière. Alors Rivaz pousse des portes et questionne. Son approche n’a rien de systématique, aucune ambition sociologique : ces femmes ne sont ni des objets d’étude ni de beaux sujets dont l’écrivaine pourrait faire son miel et, à son tour, « gagner (s)on bifteck ». Ce sont des sœurs. Et, le temps d’un échange presque volé au temps du labeur, face à des têtes baissées sur leur ouvrage et des mains toujours « très occupées », femmes de ménage, tricoteuses, couturières, dentellières révèlent la charge colossale de travail, les revenus dérisoires, la survie, l’épuisement. Dans ces intérieurs modestes et sans lumière, de tous les âges et de tous les métiers, seules ou mariées – ça ne fait guère de différence tant la précarité est tenace et têtue –, toutes égrènent la comptine désespérante de « ces petits chiffres avec lesquels on calcule les heures, ces petits chiffres avec lesquels on calcule les gains ». Des pelotes de laine, des ficelles et des bouts de cuir ou de tissu, de petites merveilles s’élaborent patiemment, parfois avec amour, souvent avec une obscure résignation : robes de dentelle, petits chaussons, cornets de papier… qui viendront s’afficher en vitrines comme de fragiles îlots de beauté, que d’autres mains, plus délicates, viendront acheter.
« Oui, écrit Rivaz, nous manquons cruellement d’imagination quand nous entrons dans les magasins. » Et ainsi de retisser, limpide et empathique, en quelques mots choisis, les petites histoires qui se cachent derrière ces objets. Et de nous rappeler que « (r)ien ne tombe (…) du ciel. Tout tombe des mains des hommes. »
L’invisible et le silencieux reprennent donc ici leur juste place, sans fracas ni fureur – l’indignation est, dit-elle, une « tâche facile ». Même l’ironie est douce quand, s’interrogeant sur l’incurie du cadre législatif et l’absence de lois protectrices, Rivaz glisse : « Il paraît qu’il en existe. »
De sa voix qui coule comme une eau claire, la voilà qui pointe les désastres de la mécanisation et de l’industrialisation, les « nécessités du marché moderne », les exigences de la concurrence. La voilà qui interroge la perte du sens au travail, la possibilité de la joie en faisant. Qui chante, dans sa langue si charmante, « un fil, un autre fil, qui n’est ni de chanvre, ni de coton ou de soie, non pas coloré, mince ou épais. Le fil du travail humain qui nous enserre et nous relie les uns aux autres, alors même que nous ne le voyons pas toujours ». Toujours sous sa plume, le nous de l’appartenance commune – un nous presque désuet à nos yeux désenchantés, qui ne savons plus le proférer et en avons presque perdu le désir. Voilà qui en fait une lecture indispensable.
Valérie Nigdélian
La Machine à tricoter. Écrits sur
les femmes et le travail,
d’Alice Rivaz
Héros-Limite, « Tuta Blu », 192 p., 18 €
Essais Femmes à l’ouvrage
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Valérie Nigdélian
En donnant la parole à celles qui n’en ont pas, Alice Rivaz cisèle, avec La Machine à tricoter, un petit bijou de simplicité, de justesse et de douceur.
Un livre
Femmes à l’ouvrage
Par
Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.
