Dix ans après Les Voix de la Raison (1979), In Quest of the Ordinary (1988) revient sur son affaire. Que ce soient ses écrits sur le cinéma, sa lecture d’Emerson et de Thoreau, son appel à Une Amérique encore inapprochable (1989) comme un horizon paradoxal, l’unité de l’œuvre de Stanley Cavell ne se soutient que sur sa propre « obscurité », le rouet du « problème du scepticisme ». Il s’en dégage à la lecture, qui déboussole, un régime d’énonciation tout en révisions, revirements, cabotages d’un livre à l’autre : un dialogue de soi à soi et avec la Bibliothèque qui a peu d’équivalents.
Descartes pousse à son comble, selon Cavell, « notre humaine sujétion au doute ». Le fameux doute cartésien n’a rien d’un simple épisode méthodique : fondateur de notre modernité, indépassable et désormais notre « destin », il a pour symptôme ce qu’Emerson nomme « désespoir tranquille », Thoreau « mélancolie silencieuse » : un halo de « chagrin » qui, « dans les décombres de la suprématie religieuse », nimbe notre relation aux autres et à nous-même, en indice diffus mais probant d’une perte. Le sujet dit « moderne », émancipé de Dieu et qui ne s’assure plus que sur lui-même (la « Confiance en soi » d’Emerson, digne du Baron de Crac), se retrouve seul et comme orphelin (Cavell a dit ailleurs son admiration pour le Huckleberry Finn de Mark Twain), « séparé » du monde dont il éprouve alors l’« inquiétante étrangeté ». En témoigne déjà, dans le Conte d’hiver de Shakespeare, l’angoisse de Léonte demandant à son fils « Es-tu mon enfant ? », ce que Cavell commente ainsi : « La découverte du scepticisme par Descartes montre, pourrait-on dire, ce qui rend possible la folie de Léonte, ou ce qui rend cette folie représentative du besoin humain de reconnaissance ».
La tâche du philosophe n’est donc plus de connaître. « (…) la morale à tirer du scepticisme est que l’existence du monde comme celle d’autrui dans le monde, n’est pas une question de connaissance mais de reconnaissance. Et il apparait à présent que ce qui doit être reconnu est cette même existence en tant qu’elle est séparée de moi, qu’elle s’en est allée loin de moi en quelque sorte. (…) il nous faut chaque jour recouvrer le monde, en le répétant tel qu’il s’est enfui. » C’est toute l’ambivalence du deuil, à la fois « mélancolie » et « exaltation » prometteuse de rouvrir à « la beauté du monde ». Qu’est-ce qui a été perdu ? L’« ordinaire », « un rapport intime à l’existence ». Et avec lui le langage pour le dire, que Cavell traque dans ce que certains penseurs ont de « littéraire », exemplairement le Thoreau de Walden, et dans le « philosophique » chez Shakespeare, Wordsworth, Poe, La Ballade du Vieux Marin de Coleridge. C’est Hamm dans Fin de partie de Beckett : « Mais réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède ! »
Dans Les Voix de la Raison, Cavell imaginait un artisan ayant fabriqué un automate ressemblant à la perfection à un être humain, et qu’il torturerait sous nos yeux. La scène provoquerait en nous « un embarras en regard de notre propre humanité ». Si Cavell vivait encore, que dirait-il de l’injonction « Vérifiez que vous êtes humain » qui nous somme de plus en plus souvent, sur le Web, de prouver servilement à une machine que nous ne sommes pas un robot ? Au consensus des ânes bâtés qui font « hi-han » devant l’IA (voir les belles pages 248-250 d’En quête de l’ordinaire sur notre « jargon inarticulé des acronymes »), il répondrait par le « Compter sur soi » d’Emerson. « Si peu nombreux et si humbles que soient mes talents, j’existe réellement, et pour mon assurance et celle de mes concitoyens, je n’ai besoin d’aucun autre témoignage. »
Jérôme Delclos
En quête de l’ordinaire,
de Stanley Cavell
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Louis Laugier et Gaël Kervoas,
Vrin, 303 pages, 24 €
Essais En avant, doute !
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Jérôme Delclos
Stanley Cavell (1926-2018) se confronte à la grande question du scepticisme. Un essai des années 1980 plus que jamais actuel.
Un livre
En avant, doute !
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.

