Sur le bandeau qui mange les deux tiers de la couverture, le visage de l’autrice, ses yeux brûlants de khôl, ses boucles noires. L’Extase, promise dès le titre, ne sera pas de la petite bière… En épigraphe, une longue citation, bilingue français-arabe, traduite par Monia Aljalis, extraite du Dîwân de Mansour Al Hallaj, mystique soufi du IXe siècle. « Toi, le jardin de significations/Qui englobe tout mon art (…) Tu es tout ce que je désire ». Puis, dès la première page du roman, l’héroïne, Leyla, ouvre difficilement les yeux. « Ce matin sent le remugle de fin de jouissance (…). Ah, putain de sa mère, faut-il vraiment se réveiller ? » Nous voilà, entre trivial et sublime, dans la dérive d’une jeune femme, Leyla, dans Paris. Une journée qui se déroule comme le concentré d’une vie, sous le regard acéré, précis, de Monia Aljalis, dont c’est le premier roman. Un regard souvent plus tendre que cynique, une écriture qui n’hésite jamais, qui s’autorise tout. Elle passe de la prose à des passages en vers. Ses mots sont crus, libres. Des bribes de passé remontent – Leyla, enfant, qui n’avait pas le droit d’aller plus loin que la boulangerie, alors que ses frères pouvaient courir partout. La révolte de la fillette : « Je m’en vais, salopards !/ Vous n’avez qu’à aller acheter vos baguettes tout seuls/Je monte sur la colline avec les copains ».
Ici, les voitures popètent. Dans le bus, un vieil homme « tient la barre dans sa main gauche, un chapelet dans l’autre. Il porte sur la tête une calotte blanche sur laquelle se dessinent des motifs en pointillé, comme des planètes encerclant son crâne. (…) Il regarde Leyla, lui sourit. Elle entrevoit, un couteau vibrant dans son sternum, son futur châtiment dans ces yeux de sagesse humble. » Mais Leyla suit la voie qu’elle a choisie, se love auprès d’amants, se fait mettre en arrêt maladie, va voir son psy, erre dans la nuit alcoolisée, regarde Paris. Et tout cela finit dans une splendide lumière.
Anne Kiesel
L’Extase,
de Monia Aljalis
Le Seuil, 190 pages, 19 €
Domaine français L' Extase
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Anne Kiesel
Un livre
Par
Anne Kiesel
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.

