Dès la première page, l’enfant, devenu adulte, s’adresse au père, par-delà la mort, et l’accuse : alors qu’il n’a cessé, durant des années, de raconter sa guerre, il aurait dissimulé un secret sinistre. « Pourquoi ne disais-tu pas que là où nous avons grandi, dans la vallée de la Drave en Carinthie, non loin de notre village natal de Kamering construit en forme de croix, là, dans les Pâtis-aux-Porcs, un pré communal utilisé par plusieurs fermiers a été enfoui Odilo Globocnik (…) ce chien sanguinaire nazi qui se faisait appeler “Globus” et “König” et lançait d’un air crâne “deux millions on en a liquidé !” » Ce secret ainsi comme déterré est donc pour Josef Winkler le déclencheur d’une nouvelle exploration de son passé, d’une sorte de réorchestration de motifs, au sens musical, déjà présents dans ses œuvres antérieures.
Odilo Globocnik, un des principaux responsables de l’« Aktion Reinhard », l’extermination des juifs de Pologne, se suicida au cyanure en mai 1945 pour éviter de tomber entre les mains des Anglais. Son cadavre pourrissant ou son squelette devient ici comme le meneur, le chef de troupe, à la tête d’une effrayante danse macabre, entraînant derrière lui d’autres morts. Dans ces longues phrases, à la fois tortueuses et comme cimentées, énigmatiques et révélatrices, qui caractérisent son écriture, Josef Winkler va faire se succéder veillées funèbres et scènes de la vie villageoise, emmêlant à dessein les années et les êtres, humains et animaux cohabitant, se confondant parfois.
Le père occupe ici la première place et c’est son portrait, déjà plus qu’ébauché précédemment (ainsi dans son Requiem pour un père, voir Lmda N°139), que le narrateur s’efforce de préciser. Fruste et parfois violent, il rudoie autrui mais ne s’épargne pas lui-même, tenace dans l’effort jusqu’à sa mort. Le plus souvent taciturne et mutique, il se lance parfois dans des diatribes homophobes – « les pédés, il fallait les couper, ces branleurs (…) il fallait leur couper le zizi » – et, bien entendu, antisémites. Régulièrement, dans la cuisine de la ferme, « seule pièce chauffée de la maison », alors que la mère et la sœur préparent la soupe à l’omelette et les escalopes panées dans le saindoux, lui et les deux oncles ressassent, sans se lasser, leurs souvenirs de guerre, allant jusqu’à mimer leurs épreuves et exploits. Quant au présent… « L’oncle Franz reprenait de plus belle avec indignation : “Il nous faut de nouveau un petit Hitla, comme ça on aura de l’ordre, du calme au pays. Faut pas y aller de main morte… Hitla, lui, il était pas si mauvais que ça, c’est tous les petits Hitla qui ont tout bousillé, c’est pour ça qu’on a perdu la guerre !” criait le père ».
Bien sûr ce père-là n’est guère tendre avec sa progéniture, et il rudoie Josef, victime toute désignée, « enfant éconduit et offensé (…) mais aussi récalcitrant et tête de mule » à qui, lorsqu’il pose trop de questions, on répond par le proverbe local : « Les curieux meurent jeune ! » Cependant, lorsque Winkler vit ce qu’il appelle avec quelque ironie son « retour du fils prodigue » et doit supporter la vindicte du village après la parution de ses premiers livres qui dévoilent certains noirs secrets, le père ne le rejette pas. Mais il anticipe ainsi son enterrement : « Tu craignais (…) qu’on me pousse dans la fosse pour que je tombe sur ton cercueil et que de mon poids mort et vivant j’écrabouille non seulement le grand bouquet de roses rouges, mais peut-être même que je transperce le couvercle du cercueil et que ma tête de vivant heurte ta tête de mort et que ma tête et la tienne se pulvérisent mutuellement. »
Thierry Cecille
Le Champ,
de Josef Winkler
Traduit de l’allemand (Autriche) par
Bernard Banoun, Verdier, 222 p., 20,50 €
Domaine étranger Lettre au père
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Thierry Cecille
Une fois encore l’Autrichien Josef Winkler nous entraîne dans le village maudit de son enfance, où il affronte démons familiaux et familiers.
Un livre
Lettre au père
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.
