On sollicite la revue pour commenter le dernier Maylis de Kerangal, mais c’est La Méduse noire de Yann Queffélec qui atterrit dans la boîte aux lettres. « Leur nom commence par la même lettre, les deux sont bretons et l’erreur est humaine » se défausse, après réclamation, le jeune stagiaire dévolu au courrier. Dont acte, comme dirait le chef de l’État ; examinons donc la bestiole.
Printemps 1962 : Eddie Poujol, de retour d’Algérie, débarque sur le port de Marseille. Il est censé regagner ses Cévennes natales par le chemin de fer, mais in extremis bifurque, grimpe au hasard dans un wagon. Le train se dirige vers Paris et notre héros, sans billet, mais culotté, tance le contrôleur : « Et ta sœur (…) elle fait des pipes à Cogolin ? » Apparaît alors une très jolie jeune femme, Agnès Cazyulis. Échange de regards, coup de foudre. Coup de chance également, puisqu’elle dispose du billet qui fait défaut au garçon. Eddie et Agnès convolent dans la foulée. Las, le voyage de noces exige de reprendre le train. Pendant cette lune de miel, le jeune marié se révèle tourmenté. Un cauchemar le réveille au milieu de la nuit, en pleurs, il hurle : « La machine ! Non ! » Agnès, déjà rompue à son rôle d’épouse, le console : « – Eh, mais tu en redemandes, toi, j’ai l’impression… Attends, mon cœur, mon caïd, attends… Lentement, là, attends, comme ça, oui, oh oui. » Dans son transport, Eddie pousse « un cri si violent qu’il réveilla les dormeurs des compartiments voisins semant la panique à bord du Paris-Venise (…) ». Nouvelle algarade avec le contrôleur : « Ça se fait d’entrer dans un compartiment la nuit ? Au meilleur du radada ? » Exfiltrés du train après cet esclandre, les amoureux rentrent chez eux. Agnès tombe enceinte, Eddie trouve un emploi dans un casino clandestin. La première partie, « Vytautas », se clôt avec l’accouchement de Madame Poujol : un garçon, prénommé Vytautas. À cause d’un grand-père lituanien, mais la flemme d’expliquer. Nulle trace en tout cas de la méduse promise. Sauf à considérer le récit lui-même, auquel l’accumulation des monologues intérieurs (avec points de suspension pour signifier le flottement des pensées) et la flaccidité des dialogues confèrent une consistance gélatineuse : « – Ton canard, mon cœur, il va être froid. – Pas faim. L’émotion. – Tu m’aimes ? – Tu es ma vie, non ? » Tandis que la narration, lente, erratique, imite la dérive molle de l’animal.
Poussons l’enquête. On récupère Les Noces barbares dans la boîte à livres installée à l’entrée du square. Le parcours tragique de Ludovic, né d’un viol collectif, rejeté par sa mère puis par la société. Deux millions de lecteurs. De lectrices, nuance le romancier dans Naissance d’un Goncourt, court récit autobiographique autour de ses débuts littéraires. Car Yann Queffélec, les femmes lui disent merci : « (…) elles me savent gré d’avoir donné des mots à leurs secrets, des cris à leurs douleurs, du soleil à leurs illusions, du pardon à la vie. » Et si l’une de ces admiratrices le questionne sur la source de son talent, l’artiste confie : « Je suis entré dans mon cœur, Madame, et je me suis servi. »
Intrigant : les deux derniers livres présentent une image de couverture quasiment identique. Les ouvrages semblent se répondre. Vérification faite, D’où vient l’amour (2022) raconte bien la même histoire, celle de la famille Poujol, mais focalisée cette fois sur la Seconde Guerre. Curieux que l’éditeur ne mentionne pas plus explicitement cette continuité. Comme si Calmann et Lévy avaient la saga coupable ou le diptyque honteux. Ce premier opus se situe dans les Cévennes : on trouve en haut dans le maquis de gentils paysans qui cachent des juifs et s’interdisent de couper les fleurs, et au village, en bas, d’implacables nazis (« zé la guerre (…) et les ordres zont les ordres ») qui écoutent de la musique classique après avoir torturé des partisans dans leurs caves.
Retour en 1963 : Eddie a rencontré Claude François et se lance dans le music-hall. Il a cru être atteint d’un cancer, mais non, ouf. Entre-temps, M. Vincent, un escroc africain aveugle avec une canne blanche « équipée d’une courte lame à double tranchant » cherche à s’emparer des lingots d’or de la Reichsbank, mais ouf, non. Et la méduse ? Rien, l’enseigne de la boutique de Hua, fleuriste et prostituée dans le 13e, mais là encore, vraiment la flemme d’expliquer.
En 2010, un violent litige opposa le romancier breton à son éditeur, L’Archipel, accusé d’avoir publié un manuscrit que l’auteur n’estimait pas encore terminé. À sa décharge, rien ne semble plus délicat que distinguer un Queffélec en chantier d’un Queffélec achevé. Prudence donc avant d’émettre un quelconque jugement sur ce récit. Pas certain du tout qu’on ait lu la version définitive.
Pierre Mondot
En grande surface Allons-y mollusque
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Pierre Mondot
Allons-y mollusque
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Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.
