Jour de canicule. Calme plat en ce matin dans le Parc. Tout – vraiment tout – va pourtant s’emballer, déraper, tourbillonner, dans un joyeux maelstrom, une grande pantalonnade hilarante, une folie ou plutôt une histoire de fous comme seuls les humains sont capables d’imaginer – avertissement : les IA n’ont qu’à bien se tenir. Daniel Fohr qui manie la facétie à merveille s’encanaille dans un zoo et met sur un même piédestal (ou dans une même cage) animaux et humains. L’auteur du surprenant La Vague qui vient (Inculte, 2023) fait de chaque animal un personnage à part entière sans jamais sombrer – ouf ! – dans la fable animalière façon Disney ou Jean de la Fontaine et sa morale à deux sous. Vies sauvages est un roman qui va crescendo, un peu comme la petite bête qui monte qui monte, et qui, mine de rien, amplifie rythme et suspense jusqu’au finale abracadabrantesque.
Daniel Fohr est écrivain, à savoir un être pourvu de sensibilité, d’analyse, de mise en perspective, de poésie, et même de politique. Le voici désormais éthologue, spécialiste pointu du comportement animal – lion, orang-outang, serpent, puma, marabout, babouin & compagnie, qu’il confronte à la faiblesse ou vilenie des hommes et femmes – directeur du Parc, vétérinaire, cheffe des soigneurs, guichetier, visiteurs.
Vies sauvages est une arène où se livre le sempiternel combat pour la vie, ou la survie. Un théâtre antique avec unité de temps, de lieu, d’action : sauvegarde du territoire et du pouvoir ou solitude et ennui à endiguer, chaque habitant du zoo a son histoire. Jad-bal-ja, la star du Parc, un des derniers lions de l’Atlas qui, malgré l’enfermement, est toujours fier de sa puissance, un truc inné ; Emma, « femme des forêts », ex-esclave sexuelle dans un bordel indonésien (!!!) des années durant, presque sereine derrière sa vitre blindée ; Darwin chef babouin bientôt sur la sellette, poussé à « se comporter en trader cocaïné » par quelques jeunes fringants qui lorgnent son statut ; Jack, un ara qui rêve de liberté et déboulonne lentement mais sûrement la volière, etc., etc. Du côté des humains, employés ou boss, tous sont plus ou moins au bord de la dépression, au bord d’une autre vie. Mais voilà que s’immisce dans cette microsociété, un être appartenant à un mystérieux groupuscule (les groupuscules sont toujours mystérieux) à la signature effrayante : Vengeance Animale…
Très papa aimant avec ses personnages, Daniel Fohr apprivoise tout ce petit monde à notre image et manie à merveille une narration fluide, tout en finesse. Lorsqu’il se risque à des incises plus ou moins philosophiques (juste pour rire) ou des formules pile-poil, il utilise un phrasé qui, toujours, retombe sur ses pattes. Il l’écrit lui-même lors d’une scène dans la biozone du lion : « C’est la fin qui donne un sens aux histoires. L’idée se logea en lui comme un chat s’installe sur un coussin. » Caresses interdites !
Martine Laval
Vies sauvages,
de Daniel Fohr, Inculte, 242 pages, 22 €
Domaine français Allez, zoo !
septembre 2024 | Le Matricule des Anges n°256
| par
Martine Laval
Vies sauvages de Daniel Fohr est une sorte de jardin des délices où bêtes et humains s’emploient à vivre, ou à survivre. Un roman aussi puissant que comique. À l’image de notre monde.
Un livre
Allez, zoo !
Par
Martine Laval
Le Matricule des Anges n°256
, septembre 2024.

