Dans une collection dont le titre, « Ma vie avec… », dit combien il s’agit d’évoquer le compagnonnage de toute une vie, on aurait pu s’attendre, de la part d’Olivier Weber – écrivain, grand reporter, ancien correspondant de guerre, lauréat de nombreuses récompenses dont le prix Joseph-Kessel et le prix Albert-Londres – à ce que cet ami secret ait nom Cervantès, Conrad ou Hemingway. Que nenni, c’est Gérard de Nerval qui l’accompagne depuis l’enfance, un poète mélancolique qui a fait du no man’s land entre rêve et réalité, le lieu même de son destin. Un inconsolé qui a cherché dans l’écriture un remède à ses souffrances, ses deuils et ses impossibles amours. Mais qui l’a fait avec une légèreté presque heureuse, en réinventant le réel et avec un sens de l’espérance qui donne à sa prose quelque chose d’envoûtant et à sa poésie une magie qui enchante et distille ses sortilèges au plus profond de l’âme.
C’est donc ce poète, pour qui l’existence et la littérature furent plus qu’intimement nouées, qui fut et reste le compagnon de route d’Olivier Weber. Revisitant la vie de Nerval, il nous dit combien et pourquoi ce dernier est devenu le miroir de ses ardeurs, et comment il lui a servi de boussole, « en désespéré qui attend tout du lendemain, donc de l’espérance ». Au départ, pour l’un comme pour l’autre, une enfance compliquée, point de « vert paradis des amours enfantines » mais une solitude peuplée de fantômes, et une mélancolie précoce, qui « se soigne par la poésie et l’horizon ». Nerval, c’était le mystérieux et le merveilleux, l’aventure et le retour à quai, « le partir-revenir ». « J’en fis enfant mon credo, voyager pour écrire, puis écrire pour voyager. »
Dans l’anticonformisme de Nerval, dans son désir de connaissance comme dans les tribulations de sa quête amoureuse, Weber a découvert un mode de relation au monde, une manière d’exister qui lui a donné le goût de l’échappée vive et de l’aventure, celle qui commence avec le rêve, fait s’évanouir les limites, transfigure l’obstacle en défi, pousse à sauter le pas. Nerval croyait en ses rêves. Il ne niait pas la réalité, il la mélangeait au rêve en une singulière symbiose. « Le réel n’est pas congédié, il est absorbé, cuisiné à la sauce du songe. » C’est cet « épanchement du songe dans la vie réelle » qui le fera voyager pour vérifier ses rêves – et écrire, pour rester debout.
Lire Nerval, c’est errer, divaguer, faire des rencontres à Constantinople, au Caire, à Beyrouth ou dans la montagne druze. « Je n’ai pas voulu suivre ses traces mais vivre d’autres sensations à partir de ses écrits et rêveries métaphysiques. » C’est ainsi que l’Orient devint un cap, « un désir mariant le voyage, l’inattendu, l’aventure et la littérature. » Ce sera le Yémen, la Turquie, l’Égypte, l’Irak, la mer Rouge, les maquis kurdes, les vallées afghanes, les tranchées de Syrie… avec Les Chimères comme « idéal », comme « bouclier » et bréviaire par temps de paix comme par temps de guerre. Une façon de considérer la poésie comme une « arme de reconstruction massive et éphémère », et de sceller à jamais la dépendance réciproque de l’écriture et de la vie.
À ce que lui a appris Nerval – dompter, par exemple, « les pulsions de violence et les désirs de mort, cette maîtresse exigeante qui me côtoie depuis l’enfance », ou « vivre selon ce que l’on ressent et non selon ce que l’on doit être » –, s’est mêlé un désir d’absolu inséparable d’une certaine mélancolie, celle qui vous fait et vous défait, celle surtout qui est « une espérance à la fois toujours renaissante et sans fin déçue » (Yves Bonnefoy). Une mélancolie dont Nerval a fait surgir le sublime – celui qui l’a conduit à vivre littéralement sa poésie – et dont Olivier Weber a fait une arme de vie. Il la considère en effet comme « une alchimie de la tristesse et de l’énergie vitale » – proche de la sehnsucht, « l’attente du lendemain », des romantiques allemands comme Goethe ou Heine – qui l’exalte, le console quand la nuit est trop noire, et quand il faut « appeler l’espoir à la rescousse lorsque l’on est au bord et même au fond du ravin ».
De la même manière qu’en écrivant ses chimères, Nerval a poursuivi ses fantômes, Weber a poursuivi les siens à travers le mouvement, l’écriture et l’aventure. De l’art nervalien de la fugue comme renouvellement de soi, et de son besoin d’altérité et de dédoublement, il a fait une règle de vie et comme une sorte de Graal, une promesse lumineuse qu’il faut aller chercher au péril de sa vie, à la lisière d’un autre monde.
Richard Blin
Ma vie avec Gérard de Nerval,
d’Olivier Weber, Gallimard, 176 p., 20 €
Essais Nerval, frère d’âme
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Richard Blin
Du désir d’inconnu à la tentation de l’absolu, c’est dans le compagnonnage de la vie et de l’œuvre du poète qu’Olivier Weber a découvert sa vérité d’homme.
Un livre
Nerval, frère d’âme
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.

