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Domaine français Space Odyssey spaghetti

octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257 | par Jérôme Delclos

D’une phrase nébuleuse de Youri Gagarine, Mikaël Hirsch extrapole un roman-enquête macaronique. Troublant.

Bien malin.e qui dira si L’Effet Magnani est une enquête ou un roman. Une fausse vraie enquête ? Un vrai-faux roman ? À l’ère de la post-vérité, Mikaël Hirsch pratique un genre littéraire dont l’intention avouée est de mettre sens dessus dessous nos catégories communes. C’est La Société du spectacle de Guy Debord en version métafiction. Rien d’étonnant de la part d’un auteur dont l’éditeur nous signale son « égal intérêt pour l’astronomie et les fromages d’Émilie-Romagne  » : le livre fonctionne comme, découpée dans une meule de Parmigiano Reggiano puis ramollie au chalumeau, une bande de Möbius. Outre le télescopage de l’URSS et de l’Italie dans un trou noir narratif gros comme une tête d’épingle, elle fait se rejoindre des événements, des êtres, des lieux, que tout dans notre intuition séparait.
L’auteur part d’une phrase culte du cosmonaute Youri Gagarine le 12 avril 1961. Le Soviétique, contemplant la Terre depuis « l’unique hublot de la capsule Vostok 1 » filant dans l’espace « à la vitesse de 28 000 kilomètres à l’heure », aurait dit « Je salue la fraternité des hommes, le monde des arts et Anna Magnani ». Non pas « un discours politique comme en attendait l’Occident, (…) mais un message tout de même, à l’intention d’une unique auditrice, et dans l’espoir un peu fou qu’il lui parvienne depuis les étoiles ». Autant dire une bouteille à la mer. Une brève recherche sur la Toile permet de le vérifier, la déclaration de Gagarine est relatée par plusieurs sources. Dont, ceci dit, la surréaliste Leonor Fini qui n’aimait rien tant que… se déguiser. Mais Hirsch a entendu parler d’un documentaire intitulé Io sono Anna Magnani – « Je suis Anna Magnani » – de la réalisatrice belge Chris Vermorcken. « Dans ce film, on voit (…) le cosmonaute prononcer la fameuse phrase » Un montage ? C’est le début d’une investigation serrée, tenace, et très documentée, concernant d’une part ce vol spatial historique, la personnalité de Gagarine, sa vie intime, d’autre part la fiabilité du documentaire (or on connaît l’humour des Belges), et enfin la probabilité pour que Magnani, la star emblématique de la grande époque de Cinecittà, primo en ait entendu parler, et secundo ait rencontré le cosmonaute et pourquoi pas noué avec lui une idylle amoureuse.
La narration alterne deux enquêtes dans l’espoir qu’elles finissent par n’en former plus qu’une. « J’ai commencé à chercher des informations sur Gagarine, sur Magnani, leur rencontre m’apparaissant de plus en plus inévitable après le retour sur Terre du héros soviétique.  » Ce sont, disons, les portraits en miroir de deux étoiles. Ou deux planètes, chacune sur son orbite propre, chacune bordée de sa propre nuit. Anna et Youri, c’est là leur gravité dans le regard qu’Hirsch porte sur eux, sont les témoins ressuscités de deux mondes à présent disparus : à l’Ouest l’Italie en noir et blanc de La Dolce Vita, de Rome, ville ouverte et de Mamma Roma, avec ses Fiat 500, ses palais défraîchis, ses petites routes de campagne où l’on klaxonne, et à l’Est l’austère URSS de Khrouchtchev que Youri, l’enfant du « kolkhoze de Klouchino » devenu l’Homo sovieticus le plus célèbre et adulé, fuyait dans sa voiture de sport et dans « des alcools rares, des mets fins, des grands hôtels, des avions de ligne ». De retour sur le plancher des vaches, le pilote de chasse, fleuron de l’Armée rouge, avait changé. De « saint laïc » il était devenu « le Fanfaron » – un archétype du cinéma italien – au volant de sa « Djet V », un bolide offert par « le groupe Matra, alors fabricant de missiles et de lance-roquettes ».
Les conditions étant réunies pour la rencontre fatale des deux monstres sacrés, le dernier tiers du livre nous la raconte, et ce qui s’ensuivit. À noter, la structure des chapitres numérotés de 10 à 1, et qui, plus encore que scander le compte à rebours de la rencontre d’Anna et Youri, le fait pour celui de l’extinction des certitudes comme des doutes du narrateur à la fin du livre : « Je fus livré à moi-même, avec pour tout compagnon la vérité que je pensais avoir débusquée ». N’en disons pas plus. Dans un monde où « tout est faux, tout est changeant, tout est trompeur », la fiction seule nous convainc, qui nous fait son beau cinéma. C’est, « Moteur ! » ou plutôt « Mise à feu », l’effet Magnani.

Jérôme Delclos

L’Effet Magnani, de Mikaël Hirsch
Le Dilettante, 156 pages, 17

Space Odyssey spaghetti Par Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°257 , octobre 2024.
LMDA papier n°257
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LMDA PDF n°257
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