Il semble pour le moins enfant de son époque, fasciné ou effrayé par les grands maux qui la travaillent, la déchirent, la rendent irrémédiablement et désespérément chaotique. Après la conversion à l’islam radical d’une jeune adolescente française (Sœur, 2019) et les péripéties ubuesques d’un universitaire aux prises avec la cancel culture et la haine en réseaux (l’hilarant, et brillant, Voyant d’Étampes, 2021), Abel Quentin aborde en cette rentrée la question écologique – vaste sujet s’il en est – et plus précisément celle de notre formidable capacité à regarder ailleurs pendant que, comme disait l’autre, la maison brûle.
À l’aube des années 1970, une équipe de quatre jeunes scientifiques publiait les résultats de deux ans de recherches menées au sein du MIT. La méthode était complexe et inédite, alliant dynamique des systèmes, mathématiques et statistiques, pour un objectif simple, répondre à cette question : « Les activités humaines peuvent-elles poursuivre leur croissance de façon durable, face aux limites des ressources naturelles non renouvelables, de la surface des terres arables et de la capacité d’absorption de la pollution par les écosystèmes ? » Le « rapport Meadows », du nom de deux de ses auteurs, aboutissait à cette conclusion glaçante : l’inévitable « effondrement des conditions matérielles d’existence et (la) diminution brutale de la population mondiale, dans la deuxième partie du XXIe siècle ». Sa publication fit grand bruit (traduit en 35 langues, il fut vendu à plus de 30 millions d’exemplaires), avant de succomber peu à peu aux attaques en règle des tenants du néolibéralisme et des messianiques du progrès. C’est de ce silence irrationnel et assourdissant, de l’histoire de ce rendez-vous manqué que s’empare Abel Quentin avec Cabane, mêlant habilement faits précisément documentés et fiction pour s’interroger sur nos résistances, notre inertie, notre responsabilité. Sur « les milliards de gestes de consommation et de production qui sont des meurtres sans coupables parce que personne n’est responsable du tableau d’ensemble. » Sur « un mal sans visage, un crime collectif dénué d’intention criminelle : la croissance ».
Cabane raconte – et l’effroi l’emporte bien souvent sur l’ironie – un double déniaisement : d’abord de notre « optimisme excessif, en découvrant que le monde était fini », ensuite « en découvrant que personne n’en avait rien à foutre ». Et que rien – ni la vérité scientifique ni la posture militante, jusqu’à la radicalité la plus folle, de « tous ces petits enculés d’écolos de mes deux » – « ne pourrait renverser cette chose si puissante : le désir d’accumulation qui consumait le ménage américain ; son désir obsessionnel d’acquérir un réfrigérateur, une télévision dernier cri et de brûler de l’essence comme un possédé, sur les routes asphaltées, au volant d’une voiture plus belle que celle de son voisin ». Au travers des trajectoires des quatre chercheurs et de celle d’un jeune journaliste qui, cinquante ans plus tard, part sur leurs traces, on croise pétroliers cyniques, assureurs taquins, scientifiques ayant réduit au silence la petite voix de leur conscience, « sans colère, presque à regret, comme on étouffe un vieillard sous un oreiller ». Et on aborde une galaxie hétéroclite où, sous la plume alerte de Quentin, se mêlent penseurs visionnaires, complotistes de tous bords, Indiens et crudivoristes, prophètes de l’Apocalypse et écoterroristes. Pour un constat lucide et désenchanté : contre l’« emprise invisible (de la technique), mille fois plus sournoise que celle du fascisme (…), il était difficile de se révolter. Il aurait fallu, pour s’en libérer, nous révolter contre nous-mêmes ». Constat sans appel et sans ligne de fuite, qui creuse, de roman en roman, le portrait de notre si humaine médiocrité.
Valérie Nigdélian
Cabane, d’Abel Quentin
L’Observatoire, 480 pages, 22 €
Domaine français Chronique d’une mort annoncée
octobre 2024 | Le Matricule des Anges n°257
| par
Valérie Nigdélian
Aveuglement collectif, développement exponentiel, destruction programmée : Abel Quentin met en fiction cinquante ans de désillusions successives sur le terrain de l’écologie.
Un livre
Chronique d’une mort annoncée
Par
Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°257
, octobre 2024.

