Maître populaire du roman historique, avec les Épisodes nationaux, vivant de sa plume – fait rare alors en Espagne –, Benito Pérez Galdós (1843-1920) use de l’analyse piquante des classes moyennes madrilènes et de la rivalité amoureuse féroce pour faire de Fortunata et Jacinta son chef-d’œuvre.
Hésitant, Juanito Santa Cruz oscille entre une épouse aimante mais effacée et une maîtresse ardente et généreuse. Autour du traditionnel triangle amoureux gravitent les sphères de l’aristocratie et de la plèbe. Les débats intellectuels, politiques, plus ou moins libéraux, la présence tutélaire de l’Église, tout contribue à un condensé de société, comme un massif de romans entrecroisés. Révolution, République, Restauration, sont toile de fond pour Juanito, ce bourgeois désœuvré. Son épouse Jacinta ne peut lui donner de descendance ; il égrène les aventures sexuelles désordonnées. Fortunata, venue d’un pauvre milieu, apparaît en trombe comme une révolution populaire : belle, féconde, outragée, comme le peuple. La métaphore politique, si elle n’est pas réellement marxiste, est parlante. Elle s’est laissé épouser par un étudiant, Maximilien, qu’elle vient à haïr et trompe avec Juanito, alors qu’elle est furieusement jalouse de Jacinta. Maximilien en perd la raison : croyant entrer au couvent, ce sera un asile d’aliénés. Que deviendra le fils né de la liaison de Juanito et Fortunata ?
Intérêt dramatique et dimension didactique se marient : « la manière de s’habiller devançait la manière de penser ». En cette balzacienne comédie humaine, ce microcosme, les personnages hauts en couleur sont légion, car « l’homme, partout où il va, porte avec lui son roman ». Tableaux réalistes, talent narratif, perspicacité psychologique, ironie, tout ravit. « Le style c’est le mensonge. La vérité regarde en face et se tait » était l’éthique littéraire de Pérez Galdós.
Thierry Guinhut
Fortunata et Jacinta, de Benito Pérez Galdós
Traduit de l’espagnol par Sadi Lakhdari, Le Cherche Midi, 1248 pages, 32,90 €
Domaine étranger Fortunata et Jacinta
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Thierry Guinhut
Un livre
Par
Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

