Le poète et revuiste (Java) Jean-Michel Espitallier, à qui l’on doit d’avoir secoué, parmi quelques autres, le levier punk de la poésie contemporaine, écrit, dix ans après la mort de Tarkos (d’une tumeur au cerveau à 41 ans) : « Dans l’effervescence qui a marqué la poésie française des années 1990, Christophe Tarkos a dessiné une trajectoire aussi rapide que lumineuse dont le dénouement scénarisa tragiquement l’inoxydable fantasme de la figure du poète maudit. D’où cette fascination actuelle qui en fait – il s’en serait sans doute amusé – une sorte de saint martyr iconique et intouchable ». L’impureté de Tarkos, ici finement dite, comment l’accepter, la reconnaître comme « processe » (c’est le titre de l’un de ses livres – 1997), là où on a voulu faire de son idiotie retorse et indomptable le modèle de toute une frange de petits enfants poètes fabriqués par les Écoles d’art et autres working-class. Sa pratique de l’anaphore, de la liste, celle de la bêtise dérivante et logée en des mots sans gêne, son accent même (du sud) enfoncé dans sa propre diction, ses jeux witziens, etc., tous concoururent à saccager la possibilité d’un héritage, y compris celui du réemploi de ses propres façons.
C. Tarkos, comme il signa ses livres aux quatrièmes de couverture vierge (pas de notes d’intention, de précision, de phrases énigmatiques), sut en effet à la fois se démarquer violemment d’une production endormie de la poésie française d’alors, mais surtout empêcher à l’avance sa descendance. Tarkos est ainsi le fils bâtard de Dada, voire le produit (dynamite) d’un mélange entre Dada, Fluxus, les phrases express de Ben et les productions scato-comiques-dépressives de l’artiste Mike Kelley. De cette façon il ne sera pas leur descendant mais la voix tragicomique de ce que lui seul formalisa en tant qu’idiotès (singulier). Le véritable héritage est dans cet écart. Toute la tambouille Tarkos s’élabore (« je m’alarme ») par l’agencement de quelques grosses ficelles tressées elles-mêmes à des intuitions impalpables et incommensurables. Tarkos les ajuste l’une et l’autre, et sans détour les combine en un objet que son propre bricolage (« Pas d’ordre dans le suivisme ») jette à la gueule du lecteur : ça s’appelle au mieux « Petit bonhomme de merde » (1998). Ailleurs « il n’y a pas à attendre/on attend ce qui n’est pas sûr d’arriver ». Toutes ses phrases, lancées en série, suivant souvent la forme de la liste obsessionnellement conduite et réduite, Tarkos n’en rit que pour en dépasser le ressentiment imaginable, ou celui, jaune, dont tout masque se déforme. Son entreprise, flexible s’il en est, tant les formes, les protocoles, les élans sans lendemain, les ratiocinations et les tergiversations s’empilent sans vergogne à des fins sans finalité, heurte donc le langage lui-même. Pour le secouer et y loger une grenade qui le fera peut-être faire surgir de son index mortifère une langue sans pourquoi, une langue commotionnée et sectionnée, explosive. Une langue patmot (Le signe =) dont la malléabilité, comme dans les vingt-sept pages serrées du texte « Le bâton », a le pouvoir d’étendre le hiatus d’un mot à l’existence d’une chose. Ainsi ce bâton réveille et enfile, maintient et menace, du mot à la chose : « quand les bâtons servent les bâtons s’éclairent/tant qu’un bâton sert de bâton les bâtons sont de la lumière/un bâton arrivé au bout n’a pas d’autre but/les deux bouts du bâton sont exactement identiques ».
Le système de variation qu’endurent les textes de Tarkos, les permutations à partir desquelles il multiplie les contradictions et les tautologies, sont portés par un formalisme qui dépasse (comme l’aura dit Christian Prigent dès 1995) tout formalisme. C’est ce qui fait le signe = entre parler et donner forme dans l’écriture à ce qui s’écrit sans préalable. Sans doute est-ce là le nœud que Tarkos n’a jamais lâché pour en tirer les fils impurs d’une langue en acte et jamais au repos. Chaque phrase, donnée, exposée, s’élabore depuis le voyage de paroles gelées (Rabelais). Chaque phrase les libérant dans le risque de les fondre, car « la forme est claire. Les phrases sont claires. Je suis clair. Il fait jour. Le carré est clair ».
Emmanuel Laugier
Morceaux choisis et autres morceaux choisis, de Christophe Tarkos, édition établie par David Christoffel et Alexandre Mare, P.O.L, 739 pages, 32 €
Poésie Dans sa tête au cube
Morceaux choisis, quatrième volume posthume de C. Tarkos (1963-2004), réunit trente textes (dont dessins et calligrammes) introuvables de l’auteur du « Bonhomme de merde », une odyssée aux petits trous l’air de ne pas en faire.

