Rafael de Santa Ana, né à Séville et mort à Madrid, a écrit dix-huit livres. On s’étonne, non sans rougir du drapeau tricolore, que son Manuel del perfecto canalla (1916) soit le premier à être traduit en français, et plus encore quand on sait qu’outre cet indispensable, l’Espagnol s’est honoré d’un Manuel de la parfaite pimbêche, d’un Manuel du parfait coureur de jupons et d’un Manuel du parfait neurasthénique : hautement convoitables, autant de compétences dont les méthodes expertes sont jalousement tenues secrètes par celles et ceux qui les maîtrisent. S’agissant de la crapulerie ou canaillerie, il convient tout d’abord de la considérer comme on le fait pour « toutes sortes de carrières et emplois auxquels l’homme consacre ses activités ». Certes « la crapulerie est l’un des métiers ou l’une des professions les plus complexes de la vie », ce qui pourrait d’emblée décourager « l’aspirant crapule ». Mais rassurons-nous : on ne naît pas crapule, on le devient. Et à la perfection si l’on persévère. Encore faut-il s’astreindre à l’étude, ce que permet le Manuel à quiconque s’en donnera la peine, réalisant ainsi le généreux programme de son auteur : « Grâce à notre Manuel, vous les individus avides de vivre et de bien vivre, vous pourrez devenir quelqu’un en peu de temps ».
Ceci dit, entendons-nous bien sur ce qu’est la crapule ou « scélérat ». « La crapule n’est ni un voyou ni un voleur » : de cette chienlit le distingue « la finalité ». D’une part les petits délinquants finiront fatalement « au bout d’une corde ou dans un pénitencier », et d’autre part et surtout, le but que poursuit la crapule véritable est de « perdre sa condition crapuleuse » pour vivre en « personne honnête » qui jouira de la richesse et du pouvoir en toute impunité. Si bien que « la crapule accomplie s’est complètement effacée ». La crapulerie est en fait le moyen que sa fin non pas détruit mais escamote : une fois devenu.e une crapule achevée, vous ne vous présenterez plus dans le monde que sous le costume immaculé de la vertu.
Passons les prolégomènes, dont la magistrale « Physiologie de la crapule » : « le boiteux », « le bègue », « le borgne », sont admissibles à l’école de la crapulerie, alors que « l’individu qui souffre de strabisme » et « le manchot » s’en voient refuser l’entrée (ici des arguments subtils, à creuser). Une fois validés les « Travaux pratiques de l’année préparatoire » où l’on apprend comment s’approprier par ruse le parapluie d’autrui, nous entrons dans le dur du cursus diplômant – pas moins qu’un « doctorat » – avec le « Cours complet en vue d’obtenir le titre de parfaite crapule ». Vingt chapitres, rassemblant 222 leçons dûment numérotées, pour exemple la « Leçon 79 » : « Quand l’amour est sordide, on doit le protéger des regards étrangers ». Avec définitions, exercices, résumé. En bonus, des QCM bien utiles pour les révisions : « Comment se débarrasser d’un enfant qui n’est pas le nôtre ? », « Seriez-vous capable de calomnier votre propre père ? », « Vous aventureriez-vous à avoir le sens de l’honneur ? », etc. Romancier, dramaturge et comédien, l’auteur fut-il un temps enseignant ? C’est en tout cas un pédagogue hors-pair, qui tout au long du Manuel tresse ensemble la théorie, la pratique, et leur illustration par la fiction romanesque qui met en scène « Perfectino Rodadela », doux rêveur et à l’occasion petit proxénète, que nous verrons graduellement monter en puissance à force de bassesse, d’infamies, de reniements, de lâchetés et de compromissions, ce jusqu’à devenir « ministre de l’Instruction publique » – un prototype en 1916.
Intempestif comme L’Art de la prudence de Baltasar Gracián, le Manuel ne manquera pas de nous rappeler les parfaites crapules de notre temps, et le personnage de Rodadela le Madrilène certains parmi les plus doués de nos politiciens hexagonaux. « Quand l’aspirant à parfaite crapule accède aux postes les plus élevés, il peut alors se permettre l’honneur de célébrer ses parents de basse extraction ». Pour tel scélérat ce sera sa mère « concierge », pour tel autre la sienne « femme de ménage ». Décidément « la crapule arrive à tout, à tout ». Et pour longtemps.
Jérôme Delclos
Manuel de la parfaite crapule, de Rafael de Santa Ana, traduit de l’espagnol par Pierre-Jean Bourgeat, Les Fondeurs de briques, 237 pages, 18 €
Histoire littéraire Comment devenir ministre
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Jérôme Delclos
Rafael de Santa Ana (1868-1922) nous lègue un précieux manuel de savoir-vivre et de réussite. Pour ambitieux & ambitieuses.
Un livre
Comment devenir ministre
Par
Jérôme Delclos
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

