Il se prétendait comte sans avoir droit à ce titre car né à Bagnols-sur-Cèze d’un père aubergiste, un nommé Rivaroli, d’origine piémontaise. Après des études auprès de son père puis en deux ou trois maisons religieuses, il s’en vient chercher fortune à Paris, en 1778. À peine arrivé, il séduit par son esprit tous ceux qu’il rencontre et devient bientôt, dans les salons ou les dîners en ville, un virtuose de la conversation. Il lit beaucoup, traduit Dante et, quand la Révolution éclate, se met à fustiger le peuple et l’Assemblée nationale aussi bien que le roi et la noblesse avant d’émigrer. Et de décéder à Berlin, à 48 ans, en avril 1801, quinze jours après Novalis.
Ce grand causeur ne s’est pas contenté de parler. Il est l’auteur de pamphlets, de satires où l’insolence le dispute à la sociologie satirique. Mais il est aussi l’auteur d’essais comme son Discours sur l’universalité de la langue française et d’innombrables pensées qu’il notait dans des carnets. Des pensées jetées sur le papier comme des pense-bêtes et qui se terminent souvent par « etc », ce qui laisse penser qu’elles n’étaient pas destinées telles quelles à la publication mais étaient consignées en vue d’un futur ouvrage. C’est à partir de ces carnets que Pierre Lafargue a établi cette nouvelle édition des Pensées, les précédentes étant souvent fautives et incomplètes. Un livre dont il dit, avec la superbe de son humour subversif et son art de la pointe, qu’il est de ceux dont « on raffole parce qu’on ne saurait être maltraité avec plus de grâces, ni mordu avec de plus belles dents ».
On y découvre un moqueur admirablement doué et d’abord un écrivain de premier ordre qui fut le témoin de la fin d’un monde et qui écrit « comme on gifle », ce qui, ajoute Lafargue, ne saurait plaire à tout le monde à une époque, la nôtre, « qui a banni la fessée malgré le besoin qui s’en fait partout sentir ». On y lit les pensées d’un homme qui réfléchit sur la Révolution – et contre elle –, s’en prend à tout ce qui au nom des Lumières a conduit à la tyrannie, et à de profonds délires au nom de la raison. Des pensées aussi qui épinglent, chez le courtisan ou l’homme tout court, la bassesse ou la sottise de ceux, par exemple, qui « pensent que rapports signifient ressemblances ». Vilipendant une société de vanités et de calculs, Rivarol dénonce le règne de l’illusion et du mensonge. Fort de l’héritage du passé, il utilise l’Histoire pour ouvrir des fenêtres à partir desquelles juger certains comportements ou rendre pensable une réalité trop proche. Tel un diagnosticien, il repère le détail singulier, ou l’écart, qui indique un point de faiblesse ou de force d’un être ou d’un système. Rien n’est plus plaisant que l’acuité avec laquelle Rivarol discerne les valeurs, les apprécie, les subordonne les unes aux autres. Ce sont les pensées d’un homme qui lit, voit, écoute puis ramasse et tranche avec une gaieté pas toujours dénuée de mépris. Et qui vise juste. « La Nature admirable a voulu que ce que les hommes ont de commun fût essentiel ; ce qu’ils ont de différent, peu de chose. Il est vrai que ce qu’ils ont de différent change beaucoup ce qu’ils ont de semblable. »
Les pensées de ce héraut de la grandeur ont séduit Balzac comme Ernst Jünger, Remy de Gourmont ou encore Barbey d’Aurevilly. Ce sont celles d’un homme d’esprit – « un grand esprit voit les principes dans les conséquences, les conséquences dans les principes ; il les exprime de la manière qu’il les voit et les fait entendre comme il les exprime. » – qui essaie de s’expliquer son propre talent. « Le talent donne l’éclat et la vie aux idées ; l’esprit a besoin d’idées, et les idées de talent. » Tout un monde de réflexions nourri par un art de la parole qui est un peu la quintessence de l’esprit français – c’est-à-dire de la concision énergique – et qui est servi par une finesse qui peut, aujourd’hui, et malheureusement, faire obstacle entre Rivarol et ses lecteurs.
Sa phrase, il la dompte pour la rendre décapante ou pour multiplier sa puissance de percussion comme quand il parle de Voltaire – « il s’élève sans être sublime et s’abandonne sans être original » – ou de Rousseau : « Il a des cris et des gestes dans son style. Il n’écrit point, il est toujours à la tribune. » L’embêtant avec Rivarol, c’est qu’il faudrait tout citer. Simplement ceci, pour savoir finir. « Il est bon de distinguer le moment où on n’a plus rien à dire au public, et de ne pas abuser de la facilité qu’on a acquise en écrivant ses premiers ouvrages. »
Richard Blin
Pensées & Rivaroliana, d’Antoine de Rivarol, édition établie
et présentée par Pierre Lafargue, Vagabonde, 320 pages, 19 €
Histoire littéraire L’art de l’insolence
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Richard Blin
Rivarol (1753-1801) pensait sans entraves et parlait comme un livre. Ses Pensées, qui relèvent de la quintessence de l’esprit français, furent sa manière de dire ses quatre vérités à son siècle.
Un livre
L’art de l’insolence
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

