Tranchées de la Somme, 1916. Soit tu tues, soit tu meures, comme tant d’autres. Lui, Blaise, le musicien, aurait aimé y laisser sa peau. « Il en est revenu/c’est vrai/mais quel retour/Quand il se découvre mutilé/il meurt une deuxième fois/Et ça dure/Et il continue à mourir/Il n’en finit plus d’agoniser/peu à peu/tous les jours/il s’étiole/sans fin ». La Petite Bonne est un roman écrit successivement en vers libres et en prose. Il ne suffit pas d’être audacieux pour imaginer un tel style de narration. Il faut surtout beaucoup de talent pour bluffer à ce point le lecteur et l’emmener loin dans une histoire où chaque personnage mène une guerre pour survivre. Bérénice Pichat, avec sa scansion légère, rapide, parfaitement rythmée, met face à face deux estropiés de la vie, Blaise et la Petite Bonne, et parvient à dire tout de l’humanité, de ses faiblesses comme de ses richesses.
Blaise est donc revenu des tranchées la gueule arrachée, des pinces à la place des mains, les jambes coupées à hauteur des genoux. Un chirurgien fougueux s’est acharné sur lui, a voulu en faire « son chef-d’œuvre », du « presque-cadavre » il a fabriqué un « être hybride », condamné à la morphine, à la puanteur, à l’humiliation permanente, à la solitude, au renoncement : sa carrière de pianiste. L’épouse, fidèle, courageuse, fait de lui son sacerdoce. Mais pour la première fois depuis vingt ans, elle confie son mari à une nouvelle employée de maison, une énième tant la demeure bourgeoise et ses maîtres inspirent la crainte. Bérénice Pichat ne lui donne pas de nom. Elle est la Petite Bonne, la bonniche, celle qu’on ignore sauf pour lui donner des ordres. Celle qui trime. Celle qui subit, s’indigne et se rebiffe, celle qui donne à ce roman détonnant une force implacable, vivifiante. Celle qui, dans la pénombre, incarne une sorte de lutte de classes. La Petite Bonne, femme têtue ou femme rebelle, va apprivoiser l’estropié…
L’autrice imagine des scènes hallucinantes de véracité, ainsi celle de l’hôpital où gisent des corps de soldats, on songe alors à La Peur (1930) de Gabriel Chevallier, même horreur, même fureur. Surtout, Bérénice Pichat entoure d’une sensualité absolue, pure comme un rêve d’amour, Blaise et la Petite Bonne. Alors que ces deux-là se méfiaient et se défiaient dans un mélange de dégoût et de fascination, chacun osera un jour montrer à l’autre ses blessures, celle de la guerre pour le pianiste, celle de la vie des miséreux pour la jeune femme, labeur, coups du mari, avortement : « Au ventre sa peau semble lacérée/brillante/de traces nacrées/les marques de l’enfantement qui n’a pas eu lieu/Son corps à elle est bleu/au dos/ aux reins/aux bras/aux seins/là où les coups ont plu/parce que son homme a passé une mauvaise journée/parce qu’il rentre après avoir bu. »
Bérénice Pichat fait fleurir des monceaux de poésie sur les horreurs de la vie. Géant.
Martine Laval
La Petite Bonne, de Bérénice Pichat
Les Avrils, 270 pages, 21,10 €
Domaine français Corps à corps
novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258
| par
Martine Laval
Dans un huis clos fascinant, Bérénice Pichat met en scène un estropié de la Grande Guerre et une Petite Bonne. Un roman à la narration débridée et poétique.
Un livre
Corps à corps
Par
Martine Laval
Le Matricule des Anges n°258
, novembre 2024.

