Jacques Réda, d'une démarche dansante
- Présentation Un lyrisme désenchanteur autant qu’émerveillé
- Entretien Le poète accompli et dansant
- Autre papier Réda le rédac’
- Autre papier Réda for ever
- Autre papier
- Autre papier Le zouave, la garce, l’ange
- Autre papier « Un vrai poète touche au vrai par l’imprévu »
- Autre papier Plaisir à Réda
- Autre papier Poésie en bouteille
- Bibliographie Bibliographie : quelques indispensables
Cela a beau être, comme on dit, dans l’ordre des choses, ça n’en est pas moins triste. Quand j’ai appris que Jacques Réda avait franchi le mur du son à 95 ans passés, je le croyais immortel. Notre poète s’est envolé trois jours pile après le centenaire de la naissance de Bud Powell, alors j’ai ressorti Les Ruines de Paris, merveille en prose du mitan de sa vie, publiée en 1977. Je possède l’édition de poche Poésie/Gallimard de 1993, avec trois photos noir et blanc en couverture. On y voit un Jacques Réda de profil en train de fumer, ressemblant un peu à Michel Jonasz, entre deux clichés de sa ville de cœur. Le livre s’est ouvert spontanément sur « On ne sait quoi d’introuvable », mon poème préféré du recueil, tout coché et annoté.
Ah ! se faire petite souris dans une sacoche du vélomoteur un samedi d’emplettes à Paris, un samedi pour mieux préparer un bon et beau dimanche, « seul jour où l’on puisse travailler tranquille sur le motif » : je plus que plussoie.
Le poète fait ses courses, loin de chez lui, afin de quérir ses six bouteilles de rouge ordinaire (pas du tout « ordinaire » en fait), puis les cigarettes qu’il est le seul, dans sa « quête d’Absolu », à acheter au buraliste de la rue Saint-Honoré lui-même le seul à vendre les fameuses Leduc importées de Belgique. Quai Voltaire, trois crayons indicibles et… une plume d’oie ! Rue du Bac, deux cahiers d’écolier pour y tracer des poèmes en vers : « il suffira d’une vraie larme au milieu de la page ». Boulevard Raspail, Leçons de Philippe Jaccottet et un chef-d’œuvre de Cingria pour relire avant de distribuer pour éblouir ! Rue de Grenelle, dans une « minuscule crémerie », après l’acquisition du Cingria, il songe à Jean Follain pleurant son cher « Charles-Albert » à gros sanglots. Follain était amateur de fromages à pâtes fortes, Réda investit dans une portion de Brie et la moitié d’un Gris de Lille. Rue du Vieux-Colombier, quand il croise Jean Grosjean, les deux hommes sont « saisis de grands salamalecs pendulaires, à (s’) en taper le front ». Rue de Rennes il ne résiste pas à « un disque de Bud Powell en réédition japonaise », rue Saint-Placide à une partition pour flûte à bec de Jean-Baptiste Lœillet. Sa façon d’acquérir les trésors est délectable, inspirante.
Ensuite, fini les dépenses : la pompe à essence pour le mélange à 4 % de sa monture à deux roues est en « détraquement ». Il va falloir pédaler ! « trois quatre voitures que je croise me font connaître à furieux jets de phares que je circule en sens interdit. Roulez, je leur crie, tas d’anathèmes, roulez ; empuantissez l’air et bloquez les Périphériques, vous n’empêcherez pas le vent qui sent déjà la neige et le poil de loup de souffler, ni la lune à moitié déjà soûle, mais très lucide, de courir au-devant de cette orgie de vendange céleste sur Meudon et Saint-Cloud. »
Il y a parfois du Capitaine Haddock chez Jacques Réda.
Tendresse, humour, grinche, grande attention portée aux autres… je vais relire...

