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Théâtre Le sentiment d’imposture

novembre 2024 | Le Matricule des Anges n°258 | par Laurence Cazaux

Édène ou les illusions perdues d’une jeune femme en quête de beauté et de littérature, par Alice Zeniter.

Dans une note en ouverture de la pièce, Alice Zeniter explique qu’Édène est très librement inspirée de Martin Eden écrit par Jack London. Un livre qu’elle a lu et relu de nombreuses fois depuis son enfance. Dans ce roman, un homme, transfuge de classe, veut devenir écrivain, en dépit d’une enfance privée de livres. Autodidacte, il va y parvenir, douloureusement. Au sommet de son ascension débute alors sa chute. À partir de ce roman d’apprentissage, mais aussi de désillusions, Alice Zeniter crée la version féminine du héros, avec le personnage d’Édène. L’autrice a également réalisé plusieurs collectes de paroles. Avec de jeunes auteurs et autrices qui lui ont parlé de leurs difficultés à se sentir légitimes dans leur métier. Puis avec les lingères d’un abattoir breton où elle a brièvement travaillé.
Le résultat est une pièce de théâtre dans laquelle nous plongeons comme dans un roman. Avec des personnages bien campés. Une intrigue forte. Des sentiments exacerbés. Alice Zeniter nous tient en haleine avec son écriture tonique, une écriture de combat, où la pensée se cherche, se confronte, se suspend parfois, où les mots sont comme des armes.
Dès la première scène, la notion de classe sociale est posée. La pièce commence par une interview d’Édène qui évoque sa première rencontre avec celle qu’elle aimera, Rose. Elle raconte sa peur d’entrer dans une grande maison bourgeoise. Et surtout son décalage avec la non-maîtrise du langage. Elle explique : « A ce moment-là, je n’ai pas la même façon d’utiliser les mots, de les ordonner. » Elle dit avoir dû « Penser quelque chose comme : CASSE PAS RIEN MARCHE Pourquoi tu OH C’est incroyable ouf OH CASSE PAS Tu sues frère, sues comme un porc, t’es DÉGUEULASSE là, tout le monde le voit sûr, tu pues sûr CASSE PAS PUTAIN CASSE PAS RIEN AVANCE couloir couloir couloir, méga-couloir genre de jeux vidéo, barre-toi de vrai juste demi-tour et OH ÇA LÀ qu’est-ce que OH beauté de ça. » Ce qui arrête sa fuite, c’est la beauté d’un tableau accroché au mur. D’emblée, dans la discussion qui s’ensuit, elle est cataloguée comme ne pouvant pas connaître le mouvement impressionniste. Forcément. Et le fait qu’elle aime lire interloque. On la juge alors « pleine de surprises ». La première séquence se termine par cet aveu d’Édène : « Je me suis dit, parfois, que si j’aurais eu l’occasion, j’aurais voulu écrire. »
Pour acquérir cette légitimité, sortir de la honte, de la sensation de puer tout le temps, de sentir la misère, elle va travailler d’arrache-pied. Elle va lire comme une enragée. Et pour assouvir son désir d’écriture, elle achète un ordinateur, puis une imprimante. Elle a besoin d’argent et travaille à la lingerie d’un abattoir très tôt le matin, pour disposer de temps. En traînant sur internet, elle découvre des sites « où des jeunes femmes écrivaient des petits bouts de romance qu’elles se partageaient entre elles/ avec beaucoup de points d’exclamation ».
Elle décide alors d’écrire des romances érotiques. Son organisation est découpée par tranches horaires éreintantes, la journée pour le travail à la lingerie de l’abattoir, la nuit pour l’écriture, cinq heures pour les romances et trois pour les autres textes. Commence alors un épuisement dû à son désir de reconnaissance littéraire. Doublée d’un désir amoureux où elle ne se sent pas légitime : « je me demandais si on vit dans une époque/ où une personne qui joue du violon/ peut aimer une personne qui lave le sang de porc sur des vêtements/ et je n’étais/ pas sûre/ mais si j’écris un livre/ oui/ si j’écris un livre/ alors… »
Sa rencontre avec une journaliste qui va couvrir une grève dans l’abattoir lui offre une visibilité, avec une première publication dans le journal. Et la reconnaissance avec l’édition de son livre, La vie Usine. Mais cette reconnaissance arrive tard, elle la laisse seule, avec un goût de cendre dans la bouche et « plus personne à l’intérieur », vide de mots à écrire.
En créant Édène, un personnage entier, en quête de beauté, Alice Zeniter évoque le désir de création, la précarité de ce désir, mais aussi la violence de classe, l’entre-soi culturel. L’autrice dissèque le sentiment puissant de honte sociale, basé sur les inégalités de notre société qui rend certains parcours tellement plus difficiles suivant l’origine. Lorsqu’Édène raconte son désir impérieux d’écrire, elle formule : « je rendrais pas l’écriture à ceux à qui elle appartient ». Un désir qui la consumera.

Laurence Cazaux

Édène, d’Alice Zeniter
L’Arche, 142 pages, 15

Le sentiment d’imposture Par Laurence Cazaux
Le Matricule des Anges n°258 , novembre 2024.
LMDA papier n°258
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LMDA PDF n°258
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