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Poches Quand Elle a soif

février 2025 | Le Matricule des Anges n°260 | par Éric Dussert

Chef-d’œuvre terrifiant de l’époque bolchevique, Le Tchékiste n’aura paru qu’après la purge de son auteur en 1937.

Les meilleures des mécaniques répressives ont parfois des ratés. C’est ce que nous a appris Gorbatchev en promulguant la glasnost (« transparence ») en mai 1986, à la grande surprise du monde occidental. Tout d’un coup, après plus d’un demi-siècle de répression par la Tchéka (1917), le Guépéou (1922), le NKVD (1934), le MGB (1946) puis le KGB (1954), ces redoutables machines policières à décerveler, à censurer et à exterminer en silence des millions de citoyens innocents, les rouages de la police secrète d’URSS perdaient leur pouvoir discrétionnaire et assassin. Assez rapidement, les archives de ce monstre totalitaire ont commencé à laisser entrevoir leur contenu, et c’est ainsi que parut au grand jour à la fin des années 1980 Le Tchékiste, un court roman aussi abominable qu’halluciné d’un certain Sibérien équipé du nom de plume de Vladimir Zazoubrine. Pièce majeure du dossier qui lui valut d’être purgé, alors qu’il espérait flatter le régime rouge, ce récit qui ne rend hommage qu’à Elle, la révolution, dévoile tout de sa méthode radicale, souvent indiquée par Lénine lorsqu’il donnait ses ordres aux commandants locaux : « Éliminez-les tous ». Le chef-d’œuvre inédit de Zazoubrine fut traduit dès 1990, foudroyant tous ses lecteurs par son âpreté et la cruelle précision du trait de sa description. Direct, simple, tranchant. Quant au sang, on le recouvre de terre.
Né V. Zoubtsov à Penza en 1895, Zazoubrine connut une histoire singulièrement cahotante, après avoir commencé par les geôles du régime impérial, épisode court suivi d’étonnants retournements de situations : il infiltra la police secrète du tsar, l’Okhrana, puis suivit une école militaire blanche, fut capturé par les partisans (ni blancs ni rouges), puis réintégra son camp naturel du côté de la révolution. Il fut journaliste et écrivain, témoin en outre des actes de barbarie commis par les uns et par les autres au cours de cette guerre civile d’une violence inégalée.
C’est sans doute à cause de cette ambiance malsaine que, pour Elle, la révolution, qui est l’idéal agissant et la muse du personnage principal du récit, le chef de la police secrète, tout est admis, y compris les exécutions sommaires par paquets de cinq de présumés contre-révolutionnaires après déshabillage intégral dans les sous-sols de la Loubianka au cœur de Moscou. « moi, je L’aime telle qu’Elle est, authentique, vivante et non pas fictive. Je L’aime parce que dans Ses veines, énormes comme des fleuves, coule une lave de feu sanglante, (…) qu’Elle roule Sa grande pensée de mère, la pensée de Son enfant engendré mais point encore né. Et La voici qui secoue Sa chemise, qui la débarrasse, ainsi que Son corps des poux, des vers et des autres parasites – il y en a tellement qui se sont collés à Elle –, qui les rejette dans les caves, dans les caves. Et donc nous devons, et donc je dois, je dois, je dois les écraser, les écraser, les écraser. »
Récit expressionniste du dérapage d’un agent frappé par la mystique de la révolution, Le Tchékiste relate comment un révolutionnaire convaincu perd les pédales face à l’opprobre des siens, du peuple même qui ne comprend pas l’acharnement des Bolcheviques à la purge sans but, sans arrêt. Une magnifique scène prémonitoire pousse d’ailleurs le chef des assassins vers le poteau d’exécution dès les premières pages de ce livre (littérairement) magnifique. On n’imagine guère comment Zazoubrine, à moins d’avoir été lui-même happé par cette mystique, a pu penser que son récit du burn-out d’un assassin de masse du régime – récit transmis à la censure avant publication, puis enterré dans les archives – pouvait ne pas le conduire lui-même à la mort. C’est l’un des mystères de Zazoubrine, fusillé le 28 septembre 1937. Lui qui rêvait d’un autre monde aura surtout récolté du néant épicé de quelques grains de plomb.

Éric Dussert

Le Tchékiste, de Vladimir Zazoubrine
Traduit du russe par Wladimir Berelowtich, postfaces de Dimitri Savitski et Valerian Pravdhoukine, Christian Bourgois, « Satellites », 192 pages, 8

Quand Elle a soif Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°260 , février 2025.
LMDA papier n°260
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LMDA PDF n°260
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