Si, depuis son premier livre Maisons perdues (paru en 1986 et traduit en 2004), il y a une image qui s’impose pour définir la poétique de l’œuvre d’Eugenio de Signoribus, c’est celle d’un « état d’arrêt », d’une suspension que chacun de ses vers travaille en lui comme logique d’une relance. On peut se demander quel est ce « point d’arrêt », ce cran logé dans la tourne de sa langue et ce qui, dans ce suspens, est visé ? Massimo Natale (dans Il Manifesto) le précisait à l’occasion de la réédition de Case perdute : cet « état (dixit De Signoribus) est “toujours provisoire (…) jusqu’à ce que l’on ressente le besoin d’un redémarrage” ». On a l’impression que le poète de Cupra Marittima (né en 1947, dans les Marches) traverse précisément ce point intermédiaire, une nébuleuse fascinante à l’intérieur de laquelle se tordent différents chemins, différents « temps intérieurs ». Entre « état » et « point », l’arrêt est dialectisé, il n’est pas statique et définitif, il œuvre plutôt et ouvre alors un temps où s’articule et s’élabore la langue du poète. Ce temps fulgurant pointe, déchirant, le tissu de l’ordre des choses, s’apparente à une passe, une presque incartade ou, pour le dire avec Duchamp, un espace dans lequel « l’écart est une opération ».
Avec Isthmes & écluses (1989-1995), troisième livre publié, Eugenio de Signoribus accentue le nouage entre les fourches et les sentiers ou, selon le vocabulaire fluvial employé, entre isthmes et écluses, deltas et bras morts, affluents et embouchures, etc. Lesquels sont tous, à un moment de ce livre structuré en cinq parties et étagées de séries de poèmes, ce qui ne cesse de scinder la voix, d’hésitations, de scrupules, d’affirmations, de rage froide, de souffrances, de dépit. Par ces moments, De Signoribus invente une syntaxe tortueuse, qui se méfie de la transparence du sens et des évidences didactiques. S’il est un poète dit « civil », selon ce que l’Italie entend par ce mot (héritage du poeta-vate [devin ou prophète selon la tradition horacienne), De Signoribus ne l’est pas, plutôt s’y reconnaît-il selon une position critique et ironique. Être un poète « civil » exige de trouver une bonne distance face à ce qui arraisonne aujourd’hui le monde et ses espaces (destruction de la nature, répression et violence des émigrants, exploitations, guerres), et une perméabilité à ce qui n’y est pas encore tout à fait lisible et conceptualisable. Mandelstam caractérisait ce moment comme celui où « la langue balbutie à la crête du temps ». C’est exactement la position de De Signoribus. Que se passe-t-il alors pour que le poème devienne ce transport spécial ? Quelle force reconnaître à ces différents déplacements ? sinon celle par quoi quelque chose (le réel ?) surgit. Mais qu’y voir, si le fait de voir, de percevoir, de vérifier, semble inadéquat à sa venue ? C’est aussi toute l’opération de l’écriture que de tordre la syntaxe en chaque poème, comme dans les dernières parties où un sujet se voit « sonder pour nous des tapis rouges/qui recouvrent les traces de sentiers…//nous raisonnons… mais pas plus sur hier/que sur ce qu’il faut faire, comme nous l’avons appris/dans l’action avec toi, dans notre retraite (…)// – oui je me souviens de maximes fébriles/dans ces écluses brunes indispensables ». Plus loin aussi, ces quelques vers forment un très clair « Mémorandum pour la vie » : « régénérables, là, les mots/graisseux et usés/entre-temps glissent ou se déchirent/donnent la limite/contestent un au-delà/avec des essais de franchissements ou de fixités/de poursuites vers la vue ».
Usant autant de langage populaire que soutenu, De Signoribus ne cesse de « revitaliser une langue qui risque de s’anesthésier au contact du “broyeur d’argot contemporain”, explique Massimo Natale. En ce sens, les néologismes travaillent parfois une diction harnachée à une grille métrique subtile ». Ces recours, divers, notamment au parler maternel des Marches (voici « brecco » pour dire un grain de pierre concassé, « sframicare » pour l’éclatement en petits morceaux, etc.), voire d’ancien usage, constituent aussi la dynamique profonde de cette poésie, indice de sa conscience du désastre, mais aussi de sa résistance au ressentiment.
Emmanuel Laugier
Isthmes & écluses, d’Eugenio de Signoribus
Traduit de l’italien par Thierry Gillybœuf, Rehauts, 122 p., 17 €
Poésie Opération écart
février 2025 | Le Matricule des Anges n°260
| par
Emmanuel Laugier
Avec Isthmes & écluses, sixième livre paru en France, Eugenio de Signoribus s’impose comme l’un des poètes majeurs de l’Europe d’aujourd’hui, à la hauteur d’une langue noueuse, réfractaire à toute simplicité.
Un livre
Opération écart
Par
Emmanuel Laugier
Le Matricule des Anges n°260
, février 2025.
