1958. Au royaume de Belgique, Baudouin est sur le trône. Sa grand-mère Élisabeth, veuve depuis la mort prématurée de son mari Albert Ier au cours d’une sortie d’alpinisme, vit dans son château de Stuyvenberg près de Bruxelles. Elle fait de la sculpture, pratique le yoga, suit les affaires du monde et entretient des correspondances avec les artistes et les scientifiques, particulièrement avec Albert Einstein dont elle fut très proche. Elle est l’héroïne de ce texte. L’autrice, Valériane De Maerteleire, vit et travaille à Bruxelles. Elle dit que c’est en entendant que cette reine était communiste qu’elle a eu envie de creuser un peu le sujet : « Quelque chose qui ne va pas ensemble, entre le mot reine et le mot communiste. J’ai donc passé pas mal de temps aux archives du Palais, et j’ai rassemblé tout ce que je trouvais sur cette époque. » Et à partir de ces archives, elle a écrit une comédie légère, drôle, et en même temps passionnante sur la vie de cette tête couronnée non conformiste, probablement autoritaire mais passionnée de justice sociale, humaniste et pacifiste. Son action en faveur des juifs persécutés pendant le second conflit mondial lui vaudra d’être déclarée Juste parmi les nations par l’État d’Israël.
Le point de départ du texte pourrait n’être qu’une anecdote : mélomane avertie (elle a créé en 1937 le concours international de musique Reine Élisabeth, l’un des plus importants), la reine est invitée, en 1958, à Moscou pour le concours musical Tchaïkovski. Et elle décide de s’y rendre. Mais nous sommes en pleine guerre froide, la reine a 81 ans et ce projet jette un trouble dans la classe politique. Qui va tout faire pour empêcher ce voyage. Paul-Henri Spaak, alors ministre des Affaires étrangères de Belgique, et secrétaire de l’OTAN, y va de son influence, le roi Baudouin tente de la raisonner mais se voit rapidement mis à la porte. Rien à faire, la reine est têtue, elle ira à Moscou. Et elle envisage même « le dépôt d’une couronne au mausolée Lénine-Staline ». Ce qui n’arrange rien.
Le texte rend hommage à cette femme qui voit le monde changer autour d’elle, l’Atomium se construire sous ses fenêtres en prévision de l’Exposition universelle et qui choisit d’accompagner ce changement. C’est un personnage joyeux, léger, insouciant et toujours au fait de la marche du monde, dont on peut se demander parfois si ses excentricités relèvent de la provocation, d’une certaine naïveté ou de convictions sincères.
L’autrice a choisi, pour commenter les évènements, de mettre en scène deux pies, bavardes et friandes de commérages. Elles sont à la fois un chœur antique, le fou du roi et dans un langage plus que familier, donnent leur point de vue, au ras des pâquerettes dirait-on, sur les affaires du pays et sur ce que l’on pense, tout bas, de la situation : « Mais elle est folle ! Complètement. / Elle est carrément dérangée, ouais / En même temps c’est pas une surprise / Quand on voit la famille d’où elle vient. / La famille des fous ! / Ouais, avec son oncle fou qui s’est noyé dans le lac ! / Son cousin, pas son oncle ! Mais l’oncle était fou aussi ! » Il y a de la vivacité, du rythme dans les propos de cette souveraine qui balaye d’un revers de la main les craintes du personnel politique qui l’entoure. Et le texte se termine sur un délicieux petit échange entre la reine et sa dame de compagnie : « On m’a parlé d’une possible invitation en Chine, qu’en pensez-vous ? / En Chine ? / Il paraît que Mao est un homme charmant. »
Patrick Gay-Bellile
La Reine rouge, de Valériane
De Maerteleire
Lansman, 68 pages, 11 €
Théâtre Incident diplomatique
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
| par
Patrick Gay Bellile
Quand la reine franchit le mur, c’est la pagaille dans les chancelleries.
Un livre
Incident diplomatique
Par
Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°261
, mars 2025.

