Babouchka & Dedouchka. Survivre et s’amuser au pays des Soviets
Emma a eu des grands-parents pas comme les autres ; à Fontenay-aux-Roses, dans leur maison, le bureau-sanctuaire d’Andreï, mort en 1997, quelques mois avant la naissance de sa petite-fille, est encore là, avec « ses chaussons, un vieux Mac Plus sur lequel il tapait son dernier roman, une bibliothèque, des brouillons. Un VATNIK, la veste qu’il portait au goulag, repose sur le fauteuil. »
C’est en 2020 qu’Emma se plonge dans les archives des Siniavski et retrace l’engagement d’Andreï et Maria, dans l’écriture et contre le régime. C’est l’histoire que l’on connaît de l’ère soviétique, son utopie meurtrière, son univers oppressif et constamment soupçonneux, intrusif, criminel. Mais c’est surtout celle d’un couple porté par l’amour, la vitalité, l’indépendance d’esprit, l’humour aussi.
Écrivain, spécialiste de Pouchkine, Andreï Siniavski est déporté entre 1965 et 1971 au camp de Doubrovlag, à dix heures de Moscou. Là-bas, Andreï ne va jamais cesser d’écrire ; au goulag, il se débrouille pour glisser des fragments de ce qui sera son livre sur Pouchkine, à l’intérieur de ses lettres-fleuves pour son épouse, qu’aucun surveillant n’a la force de lire jusqu’au bout. Il gardera d’ailleurs de sa détention une écriture minuscule, sa petite-fille raconte qu’il « était capable de caser un paragraphe entier sur un ticket de métro » !
Pendant ces années, Maria, devenue « ennemie du peuple » a perdu son emploi dès l’arrestation d’Andreï et se retrouve économiquement démunie, avec leur fils encore bébé. Elle ne perd pour autant pas courage et a l’idée de créer des bijoux – rapidement ses pièces ont du succès et elle gagne beaucoup d’argent ! « Le bouche-à-oreille rend ses créations célèbres dans tout Moscou ». L’énergie de Maria est bluffante. Elle rédige aussi « des centaines de lettres d’amour, truffées de dessins ». Toujours audacieuse et inventive, elle se débarrasse d’une gardienne de goulag odieuse, en l’accusant de se livrer sur elle à des fouilles corporelles libidineuses quand elle vient rendre visite à son mari. Pas de scandale moral dans l’univers communiste ! Andreï est libéré plus tôt que prévu.
Peu après sa libération, le couple s’installe en France en 1973 – l’année où est publié L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne. Ils y côtoient d’autres réfugiés. « Leur ami Vyssotski, auteur et interprète de chansons à textes, aussi populaire en Russie qu’en France, vient chanter chez eux. » Vyssotski est une figure importante de la dissidence, conspué par le régime mais adoré des Russes, qui écoutent ses enregistrements pirates. Andreï est nommé professeur au département d’études slaves, sur proposition de la Sorbonne. Ses cours, sur Gogol, Pasternak et Pouchkine, sont en russe ! Mais la reconnaissance dépasse largement l’université française ; il est professeur-invité à Harvard, à Stanford… et même à déjeuner par le président Reagan.
Comment rendre vie à ce couple détonnant, dopé par la lutte ? Comment, après toute la littérature du goulag, restituer une nouvelle fois l’absurdité monstrueuse du système soviétique ? Emma Siniavski a choisi le contrepoint, la distanciation et l’ironie. Elle adopte un trait filiforme et élégant, jamais appuyé ; en noir et blanc, rehaussés de couleurs vives, ses dessins semblent dans certaines pages comme en apesanteur, aériens. Pieds-de-nez facétieux à la pesanteur du régime soviétique et à sa grisaille, ils sont aussi un écho à la créativité et à l’esprit frondeur du couple Siniavski. Sa fine écriture manuscrite, régulière, presque enfantine, ajoute à sa narration une forme de proximité avec le lecteur, soulignant la dimension affective de cet hommage. Avec une admiration contagieuse et souriante, sans grandiloquence, elle fait de ses grands-parents deux héros pleinement libres, deux résistants optimistes et se met dans leurs pas, en créant un univers graphique original, à la fois léger et évocateur. C’est ce mélange de distance poétique et de piété filiale qui fait tout le charme de ce roman graphique à la couverture malicieusement rouge… comme l’URSS.
Delphine Descaves
Babouchka & Dedouchka. Survivre
et s’amuser au pays des Soviets,
d’Emma Siniavski, Sarbacane, 123 pages, 22 €

