Voici un excellent roman de train. Composé de mille fragments d’une à dix lignes, il offre aux lecteurs autant d’occasions de divaguer et de laisser traîner sa pensée par la fenêtre. Du premier (« L’homme est un animal parlant. ») au dernier (« Je suis sceptique. »), Une femme sur le fil présente une trajectoire tout sauf droite. Parmi les multiples pistes qui se dégagent peu à peu, on démêle un questionnement sur l’art d’écrire, un embryon de fiction (« Zoé n’est pas tranquille. Son oncle a les mains baladeuses. ») et une enquête sur les funambules. À sauter de l’une à l’autre, on a l’impression de voir le livre en train de se tramer et d’être dans la tête de l’auteure aux prises avec ses obsessions parallèles. Pourquoi faudrait-il choisir ? Et comment ? C’est aussi un texte qui tourne autour du désir et de la peur : se lancer, ou ne pas y aller.
À ces oscillations, Olivia Rosenthal donne une image, celle de l’acrobate Fanny Austry, qui illustre la couverture : on ne sait pas si elle vole ou s’apprête à chuter. Ce n’est pas la première fois que l’écrivaine évoque sa crainte du vertige et sa fascination pour les artistes circassiens ; elle a notamment fait des performances avec Chloé Moglia. Mais dans ce nouveau livre, le fil et la femme suspendus, aussi attirants qu’effrayants, servent de métaphore fondamentale à l’acte d’écrire. Il s’agit de chercher un équilibre et non pas de baliser un terrain – par exemple celui des vocations d’acrobates ou celui des victimes de violences sexuelles ou encore celui d’une saga familiale : « Grâce à mes échanges avec M. et à mes lectures hasardeuses, je comprends qu’on écrit des récits pour flirter avec sa propre ignorance, pour la repousser toujours plus loin, pour constater qu’elle résiste. Expérience sceptique qui interroge la possibilité (ou non) d’atteindre sa cible. »
Sous l’égide de Montaigne, qu’elle a fréquenté de près dans son cursus d’universitaire, l’écrivaine détricote ce qui serait une narration traditionnelle et sûre d’elle-même, et fabrique une forme de livre-rêverie, d’essai intranquille, où certaines propositions peuvent se contredire, où les bifurcations sont possibles, où la démarcation entre les différents régimes de texte n’est pas toujours assurée. On retrouve ainsi son art du montage et du court-circuit, si marquant dans Que font les rennes après Noël ? (2010), alors que ses deux derniers récits étaient plus « bavards » et un peu ennuyeux. Si certaines variations sur le thème du fil (fil d’Ariane, défilé, filature, araignées, vers à soie, ligne du temps, états transitoires, etc.) pourront paraître scolaires, Olivia Rosenthal confirme avec Une femme sur le fil son grand talent pour les formes abruptes, courtes et suggestives, qui donnent à penser.
Le livre fait aussi mouche parce qu’il est très adressé : il constitue ainsi une sorte de dialogue en mille morceaux, entre l’écrivaine et chacun de nous, elle et ceux qu’elle lit ou interroge en entretien. Parfois, sur la seiziémiste prend ainsi le dessus la fondatrice du master de création littéraire de Paris-VIII. Elle fait littéralement œuvre de pédagogie sur les pronoms personnels (dialogue oblige), les temps verbaux, la ponctuation (« L’espèce de fausse connivence que crée le point de suspension m’exaspère. ») et tente de nous désapprendre le fameux « arc narratif » ; elle revient sur sa propre œuvre tout en ouvrant son carnet de lecture (de Valère Novarina à Emmanuelle Pireyre et de Maggie Nelson à Pierre Senges) et de cinéma (des Demoiselles de Rochefort à La Strada). Elle nous embarque et nous laisse la place.
Chloé Brendlé
Une femme sur le fil, d’Olivia Rosenthal
Verticales, 155 pages, 17 €
Domaine français Écrire, méthode buissonnière
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
| par
Chloé Brendlé
Olivia Rosenthal signe son retour réussi à la forme courte. Oscillant entre essai et fiction, autobiographie et pédagogie, humour et sérieux, elle propose une réflexion stimulante sur l’écriture.
Un livre
Écrire, méthode buissonnière
Par
Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°261
, mars 2025.

