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Domaine français Échos de claro

mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261 | par Anthony Dufraisse

Sur une base autobiographique, l’écrivain s’autorise d’imaginaires détours labyrinthiques. Un roman à fragmentation.

Des milliers de ronds dans l’eau

Claro ? Un obsessionnel de la langue, entend-on souvent dire de l’intéressé, Christophe de son prénom. Rien d’étonnant à cela puisqu’il est éditeur (chez Inculte), traducteur de l’anglais, critique à l’occasion et écrivain, évidemment. Depuis 1986 et Ezzelina, il a signé une trentaine d’ouvrages parus dans une douzaine de maisons. Celui-ci est le sixième opus publié à l’enseigne d’Actes Sud. Si le titre Des milliers de ronds dans l’eau rappellera peut-être à certains les paroles d’un fameux vieux standard de Michel Legrand, Le Moulin de mon cœur, il n’est pas question ici de pousser la chansonnette. Vrai moulin à paroles qui pétrolent, Claro n’a pas la voix doucereuse d’un crooner sentimental des années 1970, mais celle, éraillée, rauque, de quelqu’un qui pousse sa voix pour se faire entendre, et d’abord de lui-même. Après Substance (2019) et La Maison indigène (2020), voilà un nouveau plongeoir pour sauter tête la première et dans l’imaginaire et dans la mémoire.
À dire vrai, on ne sait trop quelle part domine ici, Claro brouillant ingénieusement les pistes entre le vrai et l’inventé. À la croisée de la fiction et de l’autobiographie – mais pas sûr pour autant qu’on puisse parler d’autofiction, on le verra plus loin –, l’écrivain convoque ses parents morts, la famille faisant office de point d’accès privilégié aux origines de son histoire personnelle. La mère puis le père comme repères successifs, comme boussoles pour revenir en arrière. Comme si les géniteurs étaient les bons génies d’une machine à remonter la chronologie. Poser la question des origines, c’est réfléchir à la vie même, à sa relation au temps, au monde hérité que l’on porte en soi, et parfois malgré soi. Mais voilà, et c’est tout l’art du brouillage de Claro, rembobiner n’est pas sans risque. Ce que l’on trouve parfois dans le passé des uns et des autres, trouble la vue sur ce qui a été et ne sera plus. La mémoire est-elle jamais fiable ? Plutôt friable et filandreuse : « La crainte était toujours là que cet effort accroisse l’artificialité du souvenir ; le processus était hasardeux, pour ne pas dire périlleux, puisque, sous la pression de la nostalgie ou de la curiosité, l’esprit a tout loisir d’inventer les pans qu’il sait à tout jamais rongés par l’ombre », nous dit le narrateur, projection de l’écrivain donc, encore plus catégorique quelques pages plus loin : « La mémoire n’est qu’une entreprise de falsification ».
Au-delà de la reconstitution trou(bl)ée de la vie des siens, ou plutôt au-dedans, suivant le principe des poupées russes, des événements (le 11-Septembre par exemple, ou la tentative d’assassinat de Chirac par un militant d’extrême droite, à l’été 2002) ou d’autres figures, à commencer par celle d’un ombrageux poète hongrois perçu comme une possible figure tutélaire de Claro, ou des réminiscences cinématographiques, apparaissent dans l’inventaire attrape-tout que dresse l’écrivain. C’est ainsi, dans un « magma mental », que se mélangent de vrais-faux souvenirs, et que défilent des décors (un crématorium en banlieue parisienne, l’Algérie des années 1960…) à la façon d’une scène tournante au théâtre : « Tout partait à vau-l’eau dans ma mémoire, les événements s’entrecroisaient, se piétinaient, formaient d’absurdes ribambelles. » Ou comme des ronds à la surface de l’eau après qu’on y a lancé un caillou… Et puis l’enquête familiale de l’auteur va progressivement se faire quête du moment fondateur d’une vocation d’écrivain. « Scruter la source lointaine de mon encre » devient pour Claro obsession dans l’obsession, comme l’on parle d’une question dans la question. Son écriture va ainsi, tête chercheuse dopée aux points-virgules, forer, fouiller, creuser le passé pour essayer de revenir à la matrice, à quelque scène primitive… On peut penser que tout cela est un peu erratique, confus, décousu ou bien y voir la mécanique proliférante de l’association d’idées, un effet-rhizome ; en s’appelant les uns les autres, les mots bousculent la réalité ou ce qu’on croit être telle, et la démultiplient.
Oui, ce livre est un roman à fragmentation, kaléidoscopique, une machine textuelle piégée qui n’a de cesse, au fond, de miner la logique de l’autofiction bête et méchante. Non, Claro n’exploite pas ce filon-là ; il aurait pu signer un récit plan-plan de soi et des siens, et c’est finalement un labyrinthe qu’il dessine. Avec chausse-trappes, impasses, portes dérobées et passages souterrains.

Anthony Dufraisse

Des milliers de ronds dans l’eau, de Claro
Actes Sud, 175 pages, 19

Échos de claro Par Anthony Dufraisse
Le Matricule des Anges n°261 , mars 2025.
LMDA PDF n°261
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