Pendant quatre ans, Adèle Yon, chercheuse en études cinématographiques, mène une enquête sur son arrière-grand-mère. En parallèle d’une thèse consacrée au « double féminin fantôme » tel qu’il se déploie dans Rebecca, le roman policier de Daphné du Maurier (1938) et son adaptation par Hitchcock, elle compulse des documents sur sa mystérieuse aïeule (correspondance, dossiers médicaux, pièces d’archives…), interroge les membres de sa famille afin que chacun livre sa vérité au sujet de Betsy (1916-1990), celle dont le vrai nom est Élisabeth et qui, après une deuxième grossesse, sombre dans la maladie mentale. Internée pendant quinze ans pour schizophrénie, on lui administre les traitements ayant cours dans les établissements psychiatriques de l’époque dont la contention, les cures de Sakel (consistant en un coma hypoglycémique) et la lobotomie. La narratrice a conscience que le fantôme de Betsy, comme la malédiction des Atrides, plane sur toutes les femmes de la famille. Et si ce récit est une tentative d’élucider le mystère de l’aïeule, de le comprendre, il est aussi une manière de mettre en échec la croyance mortifère qui pèse sur la descendance alors même que le silence semble être le moyen le plus sûr d’en instiller la substance.
En sorte de prologue, le roman s’ouvre sur un mail daté du 4 janvier 2023 où Jean-Louis, grand-oncle de la narratrice, informe sa sœur des choses à accomplir après qu’il se sera défenestré du septième étage de son immeuble. Rien sur les motifs de son acte, seulement des recommandations et un pudique remerciement. Mais peut-être fallait-il qu’« un corps d’un bond soit jeté en chute libre pour remplacer un autre corps, emporté par des hommes en blanc un autre matin de janvier soixante-dix ans plus tôt ? » questionne Adèle Yon.
L’enquête, menée tambour battant, dresse en trois parties le portrait d’une femme du début du siècle dernier évoluant dans un milieu bourgeois et dont le tempérament se fracasse aux conventions sociales jusqu’à sa chute, en un mouvement de progressive involution. La première partie éclaire la vie de Betsy : jeune, attirante, intelligente, elle est tout simplement lumineuse. Mais les lettres qu’elle échange avec son futur époux pendant la Seconde Guerre mondiale font apparaître deux fortes personnalités qui n’auront de cesse de s’opposer, du moins tant que Betsy sera en état de se défendre. Les témoignages des proches s’intercalent au récit de la narratrice et, souvent contradictoires, ils ne s’accordent qu’au sujet du diagnostic et des traitements reçus par l’aïeule. Par ailleurs, le choc qu’ont constitué pour Betsy cinq grossesses non-désirées, l’ennui d’une vie domestique, la soumission au diktat médical sont autant d’impensés que l’autrice parvient néanmoins à formuler et cela est passionnant. On navigue au cœur d’une famille entre non-dits, tabous, déni, observations psycho-généalogiques, désir de comprendre et aveuglement.
Mais le roman prend un tour encore plus captivant lorsqu’il mène l’enquête du côté de la psychiatrie au point d’en élaborer une contre-histoire. Ainsi la lobotomie vise moins à guérir les malades (à agir sur les causes) qu’à neutraliser les effets de la maladie (colère, hypomanie, violence) « en diminuant les capacités cognitives et affectives du malade afin de le rendre conforme aux exigences de la communauté sociale ». Autrement dit une entreprise de normalisation et de domination d’autant plus assumée qu’elle est massivement prescrite par des hommes en direction de femmes sur lesquelles s’exercent 87 % des lobotomies.
Figure de sacrifiée, la maladie de Betsy est le symptôme d’une violence systémique. Et lorsque l’institution psychiatrique défend l’origine génétique de la schizophrénie, « elle permet d’évacuer toute responsabilité du milieu, du trauma, et de tout autre facteur qui ne serait pas réductible à un déséquilibre chimique ou neuronal ». Ni l’autoritarisme d’un mari, ni les violences sexuelles subies, ni le silence de la famille n’ont d’incidence sur l’apparition de la maladie. Tout est bien en place pour que rien ne bouge !
Sous la forme d’un savant montage de séquences autobiographiques, de temporalités chahutées, de témoignages, de photographies, Adèle Yon parvient à construire un roman qui met le lecteur au centre d’un dispositif stimulant puisqu’il mène lui aussi l’enquête, même si « comprendre ne résout rien. Comprendre transforme la souffrance en colère, et la colère ne résout rien. Mais la colère a un pouvoir : elle éventre les paravents. Et les fait tomber, elle les brise, elle déchire le tissu avec le bois dont ils sont faits. »
Christine Plantec
Mon vrai nom est Élisabeth, d’Adèle Yon
Éditions du Sous-sol, 380 pages, 22 €
Domaine français Femmes sous influence
mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261
| par
Christine Plantec
Autour d’une figure familiale énigmatique, le premier roman d’Adèle Yon en forme d’enquête, étonnant de maîtrise et d’inventivité formelle.
Un livre
Femmes sous influence
Par
Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°261
, mars 2025.

