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Domaine français Creuser dans la nuit

mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261 | par Richard Blin

Au fil d’une écriture organique et corrosive, David Ducreux Sincey signe un premier roman qui, entre initiation et emprise, donne visage au mal.

Explorant et détournant le processus de base du roman d’apprentissage –processus par lequel un personnage, durant la période cruciale de sa formation, déploie les possibilités qui sont en lui, se forme et se transforme au contact du monde, découvre son pouvoir et ses limites – David Ducreux Sincey réussit, avec La Loi du moins fort, une entrée remarquable en littérature. Il y relate, à la première personne, les tribulations de l’entrelacement de deux destins sur fond de trivialité sordide et d’emprise.
Tout commence lors de l’été des 6 ou 7 ans du narrateur. « Chaque année, nous passions nos vacances dans notre maison de campagne, loin de chez nous. » Cet été-là il va faire la connaissance du petit-fils des voisins, Romain Poisson, une rencontre qui vient combler une sourde aspiration : « Je cherchais celui qui me permettrait de m’affranchir de ma mère, celui qui aurait le courage et la force d’accomplir pour moi ce que je n’envisageais pas encore précisément comme le seul dénouement possible : la mise à mort de ma mère. » Une mère pour laquelle il n’est qu’une chose. Elle le bat, l’humilie constamment, coupable qu’il est du crime d’exister. Pour le punir d’être né, elle lui rend la vie impossible. « Ma mère ne voulait pas “me voir dans ses pattes”, ainsi qu’elle le formulait, et m’envoyait voir ailleurs si elle n’y était pas.Dégage !”  »
Entre Romain et le narrateur, deux enfants farouches et sauvages, va naître une complicité qui, au fil des étés, va prendre une tournure plus contraignante. En effet, Romain Poisson, ayant été élu délégué de classe pendant l’année scolaire – et n’imaginant plus passer une seule année sans se présenter à une élection « quelle qu’elle soit » – a proposé au narrateur d’être celui qui lui serait totalement dévoué, l’aiderait et le suivrait aveuglément. « Tu seras mon agent secret, mon homme de main, de confiance, mon homme de bien aussi, pourquoi pas, et puis mon frère d’armes, celui qui saura tout de mes intentions. » Sa réponse, on la devine : « J’étais un enfant sauvage, menacé, auquel on tendait soudain la main. » Va alors débuter une relation d’emprise, une action d’appropriation par dépossession de l’autre, réduisant le narrateur au statut d’objet, contrôlé, manipulé, maintenu dans un état de soumission et de dépendance.
C’est cette vie d’adolescent puis de jeune adulte soumis à une double emprise, que nous conte le narrateur. Celle de sa mère d’abord, emprise obsessionnelle s’exerçant dans le registre du pouvoir et dans l’ordre du devoir. Avec elle, rien de négociable. Son fils doit agir comme elle l’entend qu’il le fasse. Il doit penser selon les normes qu’elle lui impose parce qu’elle sait où est son bien et qu’il n’existe rien qui pourrait autoriser ledit fils à en douter. Une volonté de puissance qui tient du sadisme et la conduit à ne cesser de violer l’intimité de son fils, à briser tout ce qui ressemblerait à un début d’espace personnel. Il s’agit de l’assujettir et, s’il résiste, de la détruire.
Quant à l’emprise exercée par Romain Poisson, elle est, elle, de nature perverse. Obéissant à son instinct prédateur, il s’est emparé d’une partie du moi du narrateur pour y régner en maître. Un processus d’aliénation qui n’a pu se mettre en place sans une part d’acceptation de celui qui le subit. « Pour échapper à l’emprise de ma mère, je devais me soumettre. » Une vulnérabilité aussi pathétique que problématique car source d’affres et d’angoissant dilemme. Ainsi le narrateur veut et ne veut pas, mais il faut puisqu’il l’a nommé, et puis non, et puis oui, parce qu’il l’aide à gérer ses premiers émois amoureux et parce que dans une vie où sa mère est un point d’abîme permanent, il est une balise en même temps qu’une forme de lumière. Et ce, tout en prenant conscience qu’« aucun lien ne (les) unissait, sinon celui de la nécessité », et que « sa compagnie ne (le) rendait pas moins seul ».
Antiroman d’éducation, faux roman d’initiation, La Loi du moins fort, sur fond de démythification du monde politique et social, nous plonge dans l’enfer d’une débâcle personnelle et la réalité démoniaque de ce qui peut pousser à agir sans scrupules, sans remords et sans trouble. Un roman qui donne visage au mal, happe et fascine tout en mettant le lecteur en état de questionnement, de vacillement et d’intranquillité. Parce que derrière l’histoire d’un duo qui débouchera sur un duel à mort, c’est l’indicible d’un destin dont on devine la voix, et c’est le cri d’un homme cherchant à démontrer qu’il n’est pas celui qu’il est, que l’on entend.

Richard Blin

La Loi du moins fort,
de David Ducreux Sincey
Gallimard, 256 pages, 20,50

Creuser dans la nuit Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°261 , mars 2025.
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