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Poésie Un cri qui ne crie pas

mars 2025 | Le Matricule des Anges n°261 | par Richard Blin

Pour Benoît Conort, la poésie est le lieu de l’inconsolable, celui où se relie ce qui a été séparé mais où se célèbre aussi l’envie d’être vivant.

Libre de ton et de forme, particulièrement critique envers les prestiges du langage et de la prosodie, la parole lyrique de Benoît Conort procède d’une colère générée par notre finitude, notre état d’être mortel. « Je ne conçois pas de poésie qui ne soit funèbre parce que justement, un trou attend, dans cette terre, qu’un corps le comble, parce cela même qui lui a donné naissance attend sa mort pour se régénérer. » peut-on lire dans Écrire dans le noir (Champ Vallon, 2006). Né en 1956, il a beaucoup enseigné à l’étranger – au Skri Lanka, en Pologne, au Portugal – avant de le faire en France tout en travaillant sur un thème bien spécifique, la mort, le deuil dans la poésie française du vingtième siècle (cf. Pierre Jean Jouve. Mourir en poésie, Presses universitaires du Septentrion, 2002). La poésie n’est pas consolation. On ne guérit pas de la finitude. Il s’agit donc, à travers le poème, de creuser la langue à ras de terre, d’affronter l’épaisseur noire, de regarder en face ce dont nous nous appliquons trop souvent à détourner les yeux.
Succédant à Sortir (Champ Vallon, 2017), Le Cri du lézard s’articule en cinq parties inégales où alternent souvenirs, choses, lieux et échos du sauvage et du mythique, cauchemars et vie réelle, celle où trop souvent l’on perd son chemin tant le noir de la nuit, et la nuit noire de notre condition, sont parfois terriblement prégnants. Il faut marcher dans cette nuit, écrire dans le noir, dire l’oubli au sein même de la mémoire, « combler l’espace / les blancs de la page / des vies de ce qui / manque à la fois présent / combler les trous de ce qui / a disparu du passé / du présent… » Dire la mort dans l’exister même, « dans le temps de l’exil vivant ». Acquiescer à ce qui reste quand tout a disparu, à la vie parmi les choses inertes, au « dur désir de durer / aux veines tristes », à la réalité de ce qui est. « Quoique changeant le lieu ne change jamais / c’est toujours la même pièce quatre murs nus – la couleur indifférente – et une porte close / la même table trop étroite et le même décor une carafe d’eau un verre / à moitié rempli / un stylo un cahier / seuls varient les livres sur un coin ». Une table, des livres dont il est dit un peu plus loin que « rien ne changera avant longtemps, avant que le temps soit venu de retrouver l’instance du temps / présent coïncidant avec le passé, / accordant la lecture au lecteur. »
Tentative de traversée de l’inépuisable profondeur d’inconnu et de violence, celle toujours « sur le qui-vive / caquetante », dans laquelle nous vivons, Le Cri du lézard donne à éprouver le périssable et le funèbre en même temps que sa propre impuissance à le faire vraiment. « Parfois j’aimerais bien écrire / le cri du lézard / ce qui m’obsède / dans le cri du lézard c’est qu’on ne l’entend pas / il crie son désespoir mais nul ne l’entend ». Parce que la poésie n’est qu’une affaire de signes, qu’elle n’offre qu’un semblant de pouvoir et de maîtrise et n’est finalement que le résultat de notre inhabileté fatale. Elle balbutie. « Dire et je balbutie / cerveau cloîtré dans / son caveau d’os / des voix parfois / au hachoir soumises / bousculent leurs phrases / syntaxe corrompue / et la mâchoire / tendue en un rictus / ne livre plus qu’une bouillie / de syllabes inabouties ».
Elle ne fait entendre, la poésie, qu’un chant disjoint, un cri qu’on n’entend pas, qui ne crie pas. Elle bavarde pour rien. « Combien de temps encore engendrer ce silence écrire dans le silence faire du silence la demeure / combien de temps encore croire qu’un son plaintif vaut pitié. »
Mais si elle creuse l’insupportable, parle adossée aux morts, elle sait aussi, cette poésie, rester légère à sa façon, rendre acceptable l’idée d’une vie destinée à être perdue. Ce qui se traduit par des propositions de parcours contradictoires, un sens aigu de l’antilogie, du paradoxe, de tout ce qui rend impossible la conciliation et permet d’éviter une lecture à sens unique. D’où aussi les jeux de mots, le sarcasme, le coq-à-l’âne, les modulations médusantes de l’effroi. « Ah ! Je suis belle et je suis folle / de quel enfant suis-je l’effroi / de quelle effraie l’effet ? » ; « Ah ! Ne suis-je pas ménade / et si belle que / l’enfant ne sait plus / de quel effroi Méduse / et l’effraie sont l’effet ? »
Poésie de l’hier régnant désert, le lyrisme noir de Benoît Conort, au fil de son interpellation toujours recommencée du silence – de ce silence qui a toujours le dernier mot – ne cesse de donner corps au fait qu’écrire serait apprendre à se taire, « atteindre au silence ».

Richard Blin

Le Cri du lézard, de Benoît Conort
Champ Vallon, 96 pages, 15

Un cri qui ne crie pas Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°261 , mars 2025.
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