Karen Blixen, chasseuse d'histoires
Sans doute ne faudrait-il pas le dire et encore moins l’écrire, mais c’est pourtant bien par le cinéma que j’approchai Karen Blixen, par ce film hollywoodien, spectaculaire, et néanmoins assez fidèle à son livre le plus connu, cet Out of Africa qui est le titre de la version anglo-américaine, tandis que la traduction française s’accorde au titre en danois, Den afrikanske Farm, La Ferme africaine. Cette histoire vraie d’une femme qui part de son Danemark natal pour s’installer en Afrique et s’occuper d’une ferme. Cette femme du début du XXe siècle, issue d’un milieu privilégié et destinée au mariage, et pourtant décidant de s’éloigner d’une vie trop facile et évidente, recherchant l’aventure, un ailleurs exaltant. Une femme pugnace, libre, artiste, définissant sa propre échelle de valeur, bravant les conventions, dédaignant les petits et moyens arrangements. Une femme téméraire, qui affronte non seulement la ruine de sa ferme, mais aussi la syphilis que son mari volage lui a transmise, ce mari qu’elle n’aime même pas, ce mari qui a mal acheté cette ferme vouée à l’échec dès le départ. Femme téméraire qui chasse, qui éloigne des lions avec un fouet, qui vit et dialogue avec les indigènes, qui préfère leur compagnie à la société des colons anglais. Une femme à la pensée ouverte comme une ethnologue, à la sensibilité très grande, qui rencontre un pays encore somptueux, intouché par l’exploitation de ses espaces et de ses ressources, un pays de plaines, de montagnes, d’animaux sauvages fabuleux, buffles, antilopes, vautours, zèbres, girafes, lions, éléphants… Une femme éprise d’absolu et pour qui les histoires comptent, les histoires à raconter comme une chose sacrée à faire pour être vivant. Une femme amoureuse d’un homme exceptionnel et indomptable, qui la fait voler en avion et écouter la musique de Mozart sur un gramophone transporté en pleine savane. Une femme ruinée, malade, en deuil, malheureuse, qui devra quitter l’Afrique pour rentrer au Danemark.
Tout cela le film me le transmit. Mais il fallut le livre, il fallut la lecture de sa voix et de tous les aspects de ce récit, pour que je rencontre vraiment Karen Blixen. Cela prit du temps, et avant il y eut une exposition et une mauvaise traduction. L’exposition c’est celle des photographies et du journal de Peter Beard à Paris en 1996, cet Américain dont la lecture d’Out of Africa à 17 ans en 1955 détermina la suite de son existence, une vie entre le Kenya et New York, la chronique en images et en mots de la destruction de la nature par l’homme. De Blixen il dit « The best, un pur génie aiguisé par l’Afrique », il évoque sa rencontre peu avant sa mort : « Elle ne voyait presque plus personne. Elle avait souffert. Elle a justement dit que sa vie littéraire s’était faite dans le sang. » Peter Beard parle à Philippe Lançon qui écrit un article pour Libération, je retrouve cette page pliée en huit et glissée dans le livre Photo Poche publié à l’occasion de l’exposition, petit livre dans...

