Une unique maison blanche, entourée d’arbres noirs, sur une île, au milieu d’un lac. Une barque pour rejoindre le continent, s’y promener, et revenir. L’épopée solitaire de la narratrice d’Au secours, publié en 1998 et réédité en ce début d’année, est faite de zigzags. « Je » s’inquiète, s’active, tente de rejoindre son amie Paula en détresse, mais sans savoir où elle se trouve. À chaque nouveau départ, cette nécessité se dilue en un enivrant vagabondage.
Au secours est le sixième livre d’Anne Serre, onze autres ont suivi. Presque confidentielle en France, elle figure dans la sélection de l’International Booker Prize 2025 et est traduite jusqu’en Corée. Toujours brefs, d’un souffle, ses romans inclassables ne se situent ni dans l’intimité des maisons ni dans la politique des villes. Ils empruntent une troisième voie qui se rencontre peu dans la littérature française, celle des conjurations, des rituels magiques clos sur eux-mêmes. En atteste la situation d’énonciation impossible d’Au secours : la narratrice s’adresse à Paula, qui n’est pas-là, pour l’assurer de sa venue imminente en même temps qu’elle lui explique – et vit – les raisons de son retard. Ainsi l’urgence de sa parole s’annule-t-elle aussitôt en un appel intérieur, tandis que ses trajectoires apparemment aléatoires dessinent les contours de son désir, de ses rêveries et de cette absence qui l’inspire. Pourtant, l’incarnation ne manque pas. Des présences réelles aussi bien qu’imaginaires, des « formes » impérieuses s’invitent sur l’île. « Ma vie s’articule autour de ces images-là, et je pourrais tourner des heures durant, des années durant autour, car leur force et leur sens me restent énigmatiques. » Car tel est le but véritable d’Au secours : une quête qui ne se satisfait pas de réponses, où l’on avance de signe en signe. Anne Serre fait du roman le lieu d’une aventure sans compromis. Et dans le « travail » de cette femme joyeusement isolée, qui apprivoise ses fantômes tout en gardant un œil sur la rive, on reconnaît celui de l’écriture.
Feya Dervitsiotis
Champ Vallon, 136 pages, 19,50 €
Domaine français Au secours d’Anne Serre
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Feya Dervitsiotis
Un livre
Au secours d’Anne Serre
Par
Feya Dervitsiotis
Le Matricule des Anges n°262
, avril 2025.

