Incarné, ostentatoire, charnel le dernier livre de Pierre Michon. Épique, à une époque où l’épopée a depuis longtemps disparu, il relève des commencements toujours recommencés et de l’impulsion qui jette en avant. Au temps qui tue, aux moments d’effondrement, ce livre oppose l’inaugural, l’invention mythique, l’ivresse du désir et ce, à travers une pratique copulatoire de la langue. Il le fait en ouvrant l’écriture à quelque chose qui n’est pas un savoir mais du baptismal, du tactile, de l’hymne sauvage. En privilégiant toujours ce qui est premier et fonde, ce qui exalte l’instinct et l’esprit, le primitif et l’ultime, le civilisé et le barbare, autrement dit tout ce qui fait de la littérature une affaire de vie ou de mort.
Au commencement il y a le sexe et il y a l’Iliade, cet allegro des forces de la vie et de la mort, comme il y a, à l’origine de la guerre de Troie, l’enlèvement d’Hélène, le désir des hommes pour les femmes, et cette envie de prédation qui jette les êtres dans l’amour comme dans la haine. L’Iliade, c’est la violence, la guerre, la captation. C’est la colère d’Achille comme le parfum de la sueur mêlée à l’odeur des chevaux. C’est un monde où les dieux sont partie prenante et de parti pris, où l’on exalte le héros qui tue et meurt, avant de renaître dans le chant. C’est la colère créante, le poème de la force, de cette force qui est aussi celle du verbe poétique. Michon y lit la permission d’entrer dans la langue en guerrier, il y retrouve cette énergie nécessaire à la venue de l’écriture et à la résurrection des corps de tous ceux et de toutes celles qui habitent ses livres. J’écris l’Iliade, c’est quatorze séquences – chants ? – qui s’enchaînent, un livre où, revisitant Homère, il mêle ses désirs à ceux des dieux, et où il s’empare de la liberté absolue qu’offre l’écriture pour s’en faire, aussi, le héros empêché. C’est ainsi qu’il donne à sa vie – à ses hauts lieux, à ses dates majeures, à ses drames, à son iconographie charnelle – une consonance épique, qu’il altère par la dérision, l’humour et le sarcasme.
Un livre où il hyperbolise la magie de la chair désirée, en fait la proie du langage. Où il réinvente Hélène, sa beauté ensorceleuse et son art de n’obéir qu’à son bon plaisir. Où il célèbre un érotisme qui obéit à des rites, suppose un minimum de théâtralité, de cérémonial, d’inventions de situations, et de mots, de paroles, celles qu’on prononce pour solliciter le désir, le préparer, l’accompagner, le prolonger, lui donner corps et relief. Où il donne à l’ostentation de la nudité un caractère sacré, « c’est l’offrande et l’attente, l’évidence du don et sa réfutation ». Où il élève le sexe de la femme au statut de « Forme pure », où il affirme en toute franchise la fascination qu’exercent sur lui les femmes « en grand appareil, ventre et fente nus et rasés encadrés dans le porte-jarretelles ». Un érotisme qui renvoie l’humaine nature à sa condition bassement désirante, mais est aussi celui qui pousse Artémis à se montrer nue à Actéon. « Elle se donne en ne donnant rien, et de ce don un homme, parfois jouit – et meurt. » C’est que « le dieu est pur désir », qu’entre le sexe et la guerre ne cessent de se nouer de secrètes alliances, comme le savait Homère, et Shakespeare, qui ramassait la chose en cette formule : « Baise, baise, toujours guerre et baise ; rien d’autre ne tient la route. » Avec J’écris l’Iliade Michon défend l’idée que la littérature est peut-être la dernière puissance capable de maintenir vivant le culte de la beauté et du ravissement. Avec force et un peu d’exagération. « Les évocations écrites doivent être excessives, crever les yeux. »
Par-delà les gestes qui font le héros, il s’agit pour lui de faire des mots une arme souveraine capable de rendre visible et tangible toute chose en lui donnant un éclat guerrier. Il le fait à travers les voix de l’amour, de la guerre et des dieux, et en nous montrant et démontrant que tout n’est que bataille entre sublimation et perversion, enchantement et désenchantement. Ce faisant, il rappelle aussi que la relation au texte est une relation de lutte, de refus, de viol réciproque, que l’œuvre n’existe qu’au prix d’une noirceur fondamentale. D’ailleurs, à l’instar de Shakespeare – qui, selon Yeats, portait en lui « un amoureux délirant de la littérature, et un autre qui la piétinait » – Michon reconnaît vouloir « avoir tout écrit » et vouloir « tout détruire ». Parce que la littérature cherche l’impossible, mais qu’elle n’existe qu’« à l’image des hommes, catastrophique et somptueuse ».
Richard Blin
J’écris l’Iliade, de Pierre Michon
Gallimard, 274 pages, 21 €
Domaine français Grâce et fureur
avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262
| par
Richard Blin
Dans J’écris l’Iliade, c’est l’acte créateur comme objet de désir et comme hantise qu’illustre Pierre Michon. Une sorte de chant où viendraient s’enfenestrer l’infini et l’érotisme.
Un livre
Grâce et fureur
Par
Richard Blin
Le Matricule des Anges n°262
, avril 2025.

