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Domaine étranger Sur les rives du temps

avril 2025 | Le Matricule des Anges n°262 | par Thierry Cecille

Renouant avec le roman et nous projetant à la veille de l’opération Barbarossa, Andrzej Stasiuk se renouvelle en restant fidèle à lui-même.

Il est des espaces comme maudits, depuis des siècles livrés à la rapacité des conquérants en temps de guerre puis délaissés quand la paix, toujours fragile, s’installe, des marches et des confins où brusquement l’effroyable dévastation succède à l’attente morne. Est de la Pologne, Ukraine, Biélorussie, pays baltes : ce sont là les « terres de sang » dont l’historien Timothy Snyder a retracé le funeste destin. Aujourd’hui, de nouveau, la mort y règne, et l’exil forcé, et la destruction. Sans doute Andrzej Stasiuk, là où il vit, à la frontière orientale de la Pologne, le ressent-il quotidiennement et âprement. On peut dans un premier temps s’étonner qu’il ait alors choisi le retour et recours au roman et au passé pour affronter la malédiction recommencée de ce présent. Par ailleurs nous appréciions surtout en lui (voir Lmda n°225) le chroniqueur à la fois sarcastique et mélancolique de notre monde à bout de souffle, qu’il arpentait en solitaire, en de longs et libres périples. Mais nous sommes vite rassurés : la voix et le regard, inimitables, demeurent, durant ces centaines de pages, les mêmes.
Le « passage » du titre est en fait une rivière et le premier personnage que nous découvrons est un passeur : nous sommes à l’été 1941, sur une rive se trouvent donc l’armée allemande et sur l’autre l’armée soviétique. La Pologne, une fois encore, a en effet été divisée, selon les clauses secrètes du pacte. Bientôt, et certains signes déjà le laissent présager, l’invasion, fulgurante, aura lieu. Mais en ces jours torrides chacun, autour de Lubko le passeur, suit sa propre voie, survit : deux juifs, un frère et une sœur presque encore adolescents, tentent de franchir la frontière, des partisans, soldats rescapés de l’armée polonaise défaite, essaient d’organiser une forme de résistance, et les paysans répètent leurs gestes séculaires. Puis, à intervalles irréguliers, des chapitres nous ramènent au présent : le narrateur y fait le portrait de son père, vieillissant, s’affaiblissant, dont la mémoire défaille. Nous comprenons alors, peu à peu, qu’il fut enfant durant ces années de guerre et que ce que le roman raconte est ce qu’il a pu, ce qu’il aurait pu voir – mais dont il n’a gardé aucun souvenir.
Stasiuk relève le défi qu’il s’est lancé : le romanesque est bien présent, les péripéties s’enchaînent (l’on s’y perd parfois un peu…), les dialogues sont vifs et les personnages vraisemblables – mais l’essentiel n’est peut-être pas là. Nous emportent plus encore l’évocation de la nature, les descriptions méticuleuses, attentives, des sons et des odeurs, des couleurs et des atmosphères de ce paysage particulier. « Depuis le bosquet leur parvenaient des effluves du marais. La rivière se situait à un kilomètre de distance, mais on aurait dit que ses eaux s’infiltraient sous terre, qu’elles remplissaient les cavités bourbeuses et les creux recouverts de lentilles d’eau vertes (…) La chaleur faisait monter des émanations épaisses et putrides. Suffocant, empreint d’une forte odeur de poisson et de moisissure, l’air résonnait du bourdonnement des insectes ». Dans cette partition comme symphonique s’ajoute tout ce que vivent les corps : la faim, la chaleur ou le froid, la sensualité, le désir. Avant de mourir, le jeune juif fait l’expérience, unique, du plaisir partagé avec une paysanne qui s’offre à lui : « Elle l’attira vers elle plus fermement ; il pressa le visage contre ce point tiède d’où montait ce parfum qu’il avait désiré toute la journée (…) Cela lui envahissait les narines pour se propager dans tout son corps, le long de la colonne vertébrale, de haut en bas, tel un feu noir  » (saluons le travail de la traductrice Margot Carlier). Mais les plus belles pages sont peut-être celles où le narrateur (sans doute Stasiuk lui-même) tente d’approcher le passé, le temps perdu du père, cherchant un « sens désespéré » qui lui échappe, alors qu’avec précaution « il march(e) sur la glace fragile de la mémoire ».

Thierry Cecille

Le Passage, d’Andrzej Stasiuk
Traduit du polonais par Margot Carlier,
Actes Sud, 389 pages, 23,80

Sur les rives du temps Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°262 , avril 2025.
LMDA papier n°262
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LMDA PDF n°262
4,50